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Vouloir sans aimer : la répétition

20 oct.
12 min de lecture

Le septième article de cette série montrait que les neurosciences distinguent aujourd’hui la peur et l’angoisse comme Freud le faisait en 1926, sans s’accorder sur l’origine de ce qui est ressenti. Il annonçait celui-ci, consacré à une distinction plus récente : celle qui sépare, dans le cerveau, le fait de vouloir quelque chose et le fait de l’aimer.


On suppose volontiers que l’on recherche ce qui nous fait plaisir, et que l’on cesse de le rechercher quand le plaisir disparaît. Freud a passé une partie de son œuvre à montrer que les choses se passent autrement. En 1989, une expérience sur des rats a conduit trois chercheurs de l’université du Michigan à une conclusion voisine, qu’ils n’attendaient pas. Cet article examine ce que cette découverte confirme chez Freud, et ce qu’elle laisse hors de sa portée.


Ce que Freud soutient : une poussée constante, une répétition qui ignore le plaisir

En 1905, dans les Trois essais sur la théorie sexuelle, Freud définit la pulsion comme la représentation psychique d’une excitation qui naît à l’intérieur du corps et ne cesse pas, à la différence d’une stimulation venue du dehors. Il remarque aussi que la pulsion sexuelle n’est pas attachée à un objet : elle peut se porter sur des objets très différents, au fil de l’histoire de chacun.


En 1915, dans « Pulsions et destins des pulsions », il distingue dans toute pulsion une source, une poussée, un but et un objet. La poussée en est l’essence : c’est une force constante, à laquelle on ne peut échapper par la fuite comme on fuit un danger extérieur. Le but est toujours la satisfaction, c’est-à-dire la suppression de la tension à sa source. L’objet est ce qu’il y a de plus variable. L’appareil psychique obéit alors à ce que Freud appelle le principe de plaisir : il tend à réduire les tensions, et le déplaisir signale leur augmentation.


En 1920, dans Au-delà du principe de plaisir, il rassemble des faits que ce principe n’explique pas. Les rêves des névroses traumatiques ramènent sans cesse la personne à la situation de son accident. Un enfant de dix-huit mois rejoue, avec une bobine qu’il lance et ramène, le départ de sa mère, qui lui était pénible. Dans la cure, les personnes reproduisent des expériences anciennes qui n’ont jamais pu apporter de plaisir, et certaines vies semblent rejouer le même scénario malheureux. Freud y voit une compulsion de répétition plus originaire que le principe de plaisir, qu’elle peut supplanter. Il en tire ensuite l’hypothèse d’une pulsion de mort, qu’il présente lui-même comme une spéculation.


L’énoncé que cet article met à l’épreuve porte sur deux points. Ce qui pousse à rechercher un objet est distinct du plaisir que procure cet objet : la pulsion est une poussée constante, et son objet change. On peut répéter ce qui ne procure aucun plaisir. La pulsion de mort, en revanche, reste en dehors de cet examen : aucun résultat de laboratoire ne permet de l’éprouver.


Établi : vouloir et aimer, deux systèmes distincts

En 1954, James Olds et Peter Milner, à l’université McGill de Montréal, découvrent que des rats appuient avec obstination sur un levier qui envoie un courant électrique dans certaines régions de leur cerveau. On parle bientôt de « centres du plaisir ». Dans les décennies suivantes, la dopamine, un messager chimique que libèrent les neurones de ces circuits, devient la candidate naturelle au rôle de molécule du plaisir.


À la fin des années 1980, Kent Berridge et Terry Robinson, de l’université du Michigan, veulent apporter une preuve de plus à cette idée. Ils mesurent le plaisir d’une façon particulière : par les expressions du visage que provoque un goût sucré, la langue qui se tend et les lèvres qui se détendent, alors que l’amertume déclenche une grimace de dégoût. Ces expressions se ressemblent chez le nouveau-né, le singe et le rat. Les chercheurs privent des rats de presque toute leur dopamine. Les animaux cessent de chercher la nourriture et de s’alimenter ; quand on dépose du sucre dans leur bouche, leurs réactions de plaisir restent pourtant normales. En 1991, la stimulation électrique de l’hypothalamus latéral, l’un des sites des électrodes du plaisir, quadruple l’envie de manger d’autres rats, sans augmenter leurs réactions de plaisir.


Berridge et Robinson en concluent que deux systèmes sont à l’œuvre. Le premier, qu’ils appellent wanting, « vouloir », rend un objet et les signaux qui l’annoncent attirants : il pousse à le rechercher. Il est vaste, robuste, et la dopamine y joue un rôle central. Le second, liking, « aimer », produit le plaisir éprouvé au moment où l’on obtient l’objet. Il dépend de petites zones, des « points chauds » hédoniques, que l’on active avec d’autres messagers chimiques, les opioïdes et les endocannabinoïdes du cerveau. Chez le rat, le point chaud du noyau accumbens mesure environ un millimètre cube et n’occupe qu’environ un dixième de cette structure ; stimuler la dopamine, même à cet endroit, n’augmente pas les réactions de plaisir. En 2015, Berridge et Morten Kringelbach suggéraient que les électrodes du plaisir des années 1950 avaient éveillé le vouloir plus que le plaisir.


Le vouloir, au sens de ces chercheurs, se distingue du désir conscient, qui vise un but que l’on se représente. Il est déclenché par des signaux associés à l’objet et peut s’opposer à ce que la personne souhaite, ou opérer sans qu’elle en ait conscience. En 2013, Mike Robinson et Berridge l’ont montré de façon frappante. Des rats avaient appris qu’un petit levier métallique annonçait une eau trois fois plus salée que la mer, qu’ils trouvaient répugnante : ils s’en détournaient. Placés ensuite dans un état de manque de sel, ils se sont précipités sur ce levier dès qu’il est réapparu, alors même qu’ils n’avaient jamais aimé ce goût. L’attrait pour l’objet change avec l’état du corps, indépendamment de tout plaisir passé.


Chez l’être humain, plusieurs études rapportent que diminuer l’action de la dopamine ne réduit pas le plaisir déclaré devant une nourriture appréciée, chez des volontaires comme chez des personnes atteintes de la maladie de Parkinson. En 2016, Berridge et Robinson constataient que rares étaient désormais les chercheurs du domaine à soutenir que la dopamine produit le plaisir. En 2023, Berridge allait plus loin : dans certaines situations, le désir peut se détacher entièrement des souvenirs et des prédictions apprises sur la valeur de ce que l’on recherche.


Débattu : le système de recherche, une version moderne de la pulsion ?

Le neuroscientifique Jaak Panksepp, déjà présenté dans les articles précédents, décrit un système qu’il a nommé SEEKING en 1998, terme que l’on peut traduire par « recherche ». Il part du mésencéphale, passe par le noyau accumbens et rejoint le cortex préfrontal, et la dopamine y joue un rôle majeur. Dans The Archaeology of Mind, écrit en 2012 avec Lucy Biven, Panksepp en fait la source de l’anticipation enthousiaste, de la curiosité et de l’exploration, distincte du plaisir que l’on éprouve en obtenant ce que l’on cherchait. Mark Solms s’est appuyé sur ce système pour soutenir qu’un désir est au départ du rêve, comme le rappelait le quatrième article de cette série.


La ressemblance avec la poussée freudienne est réelle : un élan général, toujours actif, qui se porte sur des objets variés selon les besoins du moment. En 2012, dans la revue Neuropsychoanalysis, J. S. Wright et Panksepp ont proposé de comprendre à partir de ce système ce que l’on rangeait jusque-là sous les notions de pulsion et de motivation, devenues selon eux problématiques faute de savoir ce qu’elles désignaient dans le cerveau.


Le rapprochement a été discuté dans le même numéro. G. M. Burghardt et M. A. Cooper reprochaient notamment au modèle une terminologie contestable et une intégration insuffisante aux autres modèles de l’apprentissage et de la récompense. Les deux théories du vouloir ne se recouvrent pas non plus : pour Berridge, le vouloir s’attache à des signaux précis et peut rester inconscient ; pour Panksepp, la recherche est un affect ressenti, une émotion de base.


Surtout, la pulsion freudienne est d’abord sexuelle, et son objet se forme dans l’histoire singulière de chacun. Panksepp range la sexualité dans un autre système, qu’il appelle LUST, et le système de recherche ne dit rien de la façon dont un objet particulier en vient à compter pour quelqu’un. Le rapprochement éclaire la poussée ; il laisse de côté ce que Freud mettait au centre.


Débattu : la répétition, au-delà du plaisir ?

La séparation du vouloir et de l’aimer donne un appui à la seconde moitié de l’énoncé freudien. Si ce qui pousse à rechercher un objet ne dépend pas du plaisir qu’il procure, rien n’empêche une recherche de se poursuivre, et même de s’intensifier, quand le plaisir a disparu. Berridge et Robinson décrivent précisément des cas où le vouloir grandit avec le temps alors que l’aimer stagne ou diminue.


Le parallèle a pourtant ses limites. Dans le laboratoire, l’animal qui répète une conduite est attiré par un signal associé à une récompense ou à un besoin du corps, comme le sel pour un organisme qui en manque. La répétition que décrit Freud reproduit autre chose : une scène pénible, une perte, un trauma. L’enfant à la bobine rejoue le départ de sa mère en prenant une position active là où il avait subi ; la personne en cure reproduit avec l’analyste une expérience ancienne qu’elle ne se rappelle pas. Le vouloir de Berridge explique qu’une recherche se poursuive sans plaisir. Il n’explique pas qu’on revienne vers une douleur ancienne, ni ce que cette répétition cherche à accomplir.


Le psychanalyste François Ansermet et le neurobiologiste Pierre Magistretti, déjà cités dans le premier article de cette série, ont consacré à cette question Les énigmes du plaisir en 2010. Leur point de départ est un constat : alors que nous recherchons le bonheur, nous produisons souvent son contraire. Ils y reconnaissent ce que Freud appelait l’au-delà du principe de plaisir. Ils proposent de voir dans le principe de plaisir un principe physiologique d’équilibre, que la vie psychique met en échec. Pour nommer ce qui excède ce principe, ils reprennent un terme de Jacques Lacan, la jouissance : une satisfaction qui déborde le plaisir et peut s’accompagner de souffrance, notion que Lacan élabore notamment dans son séminaire de 1959-1960 sur l’éthique de la psychanalyse. En 2020, ils soutenaient encore que le symptôme ne porte pas seulement un sens, mais aussi une jouissance qui se répète au-delà du principe de plaisir, et invitaient à revisiter ce texte de Freud à la lumière des neurosciences.


Il faut lire ce rapprochement avec prudence. Lacan était psychiatre, et la jouissance est chez lui un concept de la clinique et du langage, sans prétention à décrire un mécanisme cérébral. Ansermet et Magistretti proposent une hypothèse de travail, qui n’a pas fait l’objet d’un test expérimental ; elle rappelle que la répétition qui fait souffrir ne se réduit pas à un plaisir mal calculé.


Fragile : la dopamine, « molécule du plaisir »

Dans les médias et sur les réseaux sociaux, la dopamine est souvent présentée comme l’hormone du bonheur, et chaque notification de téléphone comme une petite dose de plaisir. L’idée a une histoire. Vers la fin des années 1970, le chercheur Roy Wise a formulé l’hypothèse dite de l’anhédonie : bloquer la dopamine supprimerait le plaisir associé aux récompenses. En 2008, revenant sur trente ans de débats, il précisait que son hypothèse visait d’abord à attirer l’attention sur le rôle de la dopamine dans le renforcement et la motivation.


Les travaux de Berridge ont déplacé le rôle de la dopamine vers le vouloir. D’autres l’ont rapproché de l’apprentissage : en 1997, Wolfram Schultz, Peter Dayan et Read Montague ont montré que les neurones à dopamine du singe signalent l’écart entre la récompense attendue et la récompense obtenue, une erreur de prédiction, plutôt que la récompense elle-même. En 2018, le neuroscientifique Joshua Berke résumait l’état de la question : ce que signale exactement la dopamine, entre apprentissage et motivation, reste discuté. Aucune de ces lectures n’en fait la source du plaisir.


L’être humain apporte une nuance. En 2019, une équipe de Barcelone a donné à vingt-sept volontaires en bonne santé, à une semaine d’intervalle au moins, un précurseur de la dopamine, un médicament qui en bloque l’action et un placebo, pendant qu’ils écoutaient de la musique. Le précurseur augmentait le plaisir déclaré et la motivation à se procurer les morceaux, le bloqueur diminuait l’un et l’autre. La dopamine peut moduler le plaisir éprouvé dans certaines situations, sans en être la source. En 2016, une revue systématique conduite à l’université de Genève relevait que, chez l’être humain, beaucoup d’études mesurent le vouloir et l’aimer de la même façon : la séparation, nette chez le rat, reste difficile à établir chez nous.


Ce que l’imagerie ne voit pas

L’imagerie montre quelles régions s’activent devant un signal qui annonce une récompense, et comment cette activité varie d’une personne à l’autre. Les mêmes régions participent au vouloir et à l’aimer : pour savoir lequel est en jeu, les chercheurs doivent s’en remettre à ce que la personne déclare ou à ce qu’elle fait, et la revue de Genève a montré combien ces mesures se confondent souvent.


Le laboratoire choisit aussi l’objet : du sucre, de l’argent, un morceau de musique, un signal appris pendant l’expérience. L’objet de la pulsion, chez Freud, est ce qu’il y a de plus variable, et il se forme dans une histoire. Ce qui se répète dans une vie, la même rupture au même moment ou la même place prise dans chaque relation, la personne ne le reconnaît souvent pas comme une répétition, et aucun appareil ne peut lui montrer ce qu’elle répète ni pour qui.


La thèse de Freud : le verdict

  • Confirmé. Ce qui pousse à rechercher un objet se distingue du plaisir qu’il procure. Chez l’animal, deux systèmes cérébraux séparent le vouloir de l’aimer, et l’on peut vouloir ce que l’on n’aime pas, jusqu’à rechercher un signal associé à un goût répugnant. Freud séparait déjà la poussée de la pulsion de la satisfaction, et décrivait en 1920 une répétition indifférente au plaisir.

  • Nuancé. Les résultats les plus nets viennent de l’animal ; chez l’être humain, la séparation est plus difficile à mesurer, et la dopamine peut moduler le plaisir éprouvé. Le système de recherche de Panksepp ressemble à la poussée freudienne sans en avoir la dimension sexuelle ni l’histoire de l’objet. Le vouloir explique qu’une recherche se poursuive sans plaisir ; il n’explique pas qu’on revienne vers une douleur ancienne. La pulsion de mort reste hors d’atteinte de ces travaux.

  • Contredit. L’idée que la dopamine serait la molécule du plaisir. Les chercheurs qui l’ont étudiée lui attribuent un rôle dans le vouloir ou dans l’apprentissage, et non dans la production du plaisir. Cette lecture ne vient pas de Freud.

J’en tire quelques règles pour ma pratique. Je ne vous demande pas de renoncer par la seule volonté à ce qui se répète dans votre vie : si ce qui pousse à répéter ne dépend pas du plaisir obtenu, se raisonner ne suffit pas toujours à l’arrêter. Le travail des séances cherche avec vous ce qui se répète et ce que cette répétition rejoue, sans promettre qu’elle cessera. Quand une conduite répétée met votre santé en danger, un suivi médical s’impose en parallèle.


La psychanalyse ne mesure pas la dopamine. Elle s’intéresse à ce qui revient dans une histoire et à la place que vous y prenez. Si une même situation douloureuse se reproduit dans votre vie, vous pouvez en parler en consultation ; la page Qui suis-je ? présente ma façon de travailler.


Freud avait d’abord rencontré la répétition dans la cure elle-même, quand une personne reproduit avec l’analyste ce qu’elle ne peut se rappeler. Le prochain article portera sur ce phénomène, le transfert, et sur ce que la recherche observe aujourd’hui de ce qui se passe entre deux personnes dans une pièce.


Références

  • Freud S. (1905). Trois essais sur la théorie sexuelle.

  • Freud S. (1915). Pulsions et destins des pulsions. Dans Métapsychologie.

  • Freud S. (1920). Au-delà du principe de plaisir.

  • Freud S. (1926). Inhibition, symptôme et angoisse.

  • Lacan J. (1986). Le Séminaire, livre VII. L’éthique de la psychanalyse (1959-1960). Seuil.

  • Olds J., Milner P. (1954). Positive reinforcement produced by electrical stimulation of septal area and other regions of rat brain. Journal of Comparative and Physiological Psychology, 47(6), 419-427.

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  • Berridge K. C., Robinson T. E. (2016). Liking, wanting, and the incentive-sensitization theory of addiction. American Psychologist, 71(8), 670-679.

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  • Ansermet F., Magistretti P. (2010). Les énigmes du plaisir. Odile Jacob.

  • Ansermet F., Magistretti P. (2020). Le symptôme entre neurosciences et psychanalyse. Actualité de l’au-delà du principe de plaisir. Figures de la psychanalyse, 40(2), 101-110.

 
 
 

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