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Le transfert : ce qui se passe entre deux personnes dans une pièce

23 oct.
13 min de lecture

Le huitième article de cette série montrait que le cerveau sépare le fait de vouloir quelque chose et le fait de l’aimer, ce qui éclaire en partie la répétition décrite par Freud. Il se terminait sur le lieu où Freud avait d’abord rencontré cette répétition : la cure elle-même, quand une personne reproduit avec l’analyste ce qu’elle ne peut se rappeler.


Freud a appelé ce phénomène le transfert. La recherche mesure depuis plusieurs décennies la qualité de la collaboration entre deux personnes qui travaillent ensemble en thérapie et, plus récemment, l’accord de leurs gestes et de leurs cerveaux enregistrés en même temps. Cet article examine ce que ces mesures confirment chez Freud, et ce qui leur échappe.


Ce que Freud soutient : on rejoue avec une personne nouvelle une relation ancienne

En 1905, dans la postface du cas Dora, Freud décrit les transferts comme des rééditions : des émotions et des fantasmes anciens se réveillent pendant la cure, et la personne du médecin y prend la place d’une personne du passé. Il reconnaît n’avoir pas vu à temps ce qui se jouait avec lui, et il y voit l’une des raisons pour lesquelles la jeune femme a interrompu brutalement le traitement.


En 1912, dans « La dynamique du transfert », il donne au phénomène une portée générale. Chacun acquiert, par ses premières expériences, une manière propre de vivre l’amour, avec ce qu’il en attend et ce qu’il y cherche, et la reproduit au fil de sa vie comme on réimprime un cliché. Une part de ces attentes est consciente ; une autre ne l’est pas, et elle se reporte sur toute personne nouvelle qui s’y prête, le médecin compris. Freud précise que la psychanalyse n’invente pas le transfert : on le rencontre aussi, et avec une grande intensité, dans les établissements où l’on soigne les troubles nerveux sans analyse.


Le même texte distingue un transfert positif, fait de sentiments tendres, et un transfert négatif, fait d’hostilité. Le transfert positif a lui-même deux versants : une part tendre et consciente, que Freud juge irréprochable et qui porte le succès du traitement, et une part érotique, venue de l’inconscient. Ce qui se reporte ainsi sur l’analyste devient la plus forte des résistances. C’est pourtant là que le travail se fait, écrit Freud, car un conflit ne se règle pas en l’absence de ceux qu’il concerne ni sur leur seule image, in absentia ou in effigie.


En 1913, dans « Le début du traitement », il fixe un premier but : attacher la personne à la cure et à celui qui la conduit, par un intérêt sérieux et une attitude de compréhension. En 1914, il décrit la personne en analyse qui répète au lieu de se souvenir, et fait du transfert lui-même un fragment de répétition. En 1915, il consacre un texte à l’amour de transfert, qu’il tient pour un amour véritable, provoqué par la situation analytique.


L’énoncé que cet article met à l’épreuve porte sur deux points. On reporte sur une personne nouvelle, sans le savoir, des attentes formées avec des personnes importantes de sa vie, et ce report n’est pas propre à la cure. Dans la cure, le transfert est à la fois un obstacle et un instrument : sa part tendre et consciente soutient le travail, et ce qui se rejoue doit être reconnu et analysé.


Établi : on reporte sur une personne nouvelle des attentes nées avec un proche

En 1990, la psychologue Susan Andersen, de l’université de New York, et Steve Cole ont mis le transfert à l’épreuve hors de toute thérapie. Leurs participants décrivaient d’abord, en quelques phrases, une personne importante de leur vie. Plus tard, on leur présentait un personnage fictif décrit en partie avec des traits empruntés à cette description, puis on testait leur mémoire. Ils croyaient se souvenir d’avoir lu, à propos du personnage, d’autres traits de leur proche, et ils commettaient cette erreur plus souvent que lorsque le personnage évoquait une personne peu importante pour eux ou un stéréotype. Les auteurs y voyaient la première démonstration expérimentale du transfert.


Andersen a poursuivi ce programme pendant plus de vingt ans. En 2002, avec Serena Chen, elle propose la notion de soi relationnel : la manière d’être que chacun retrouve avec un proche se réveille face à une personne nouvelle qui lui ressemble, avec les émotions et les attentes qui l’accompagnent. En 2012, avec Elizabeth Przybylinski, elle résume ces travaux dans une revue de psychothérapie : le transfert apparaît facilement dans les rencontres ordinaires, en dehors de tout cadre thérapeutique, et il colore la perception de l’autre, les réactions à son égard et l’image que l’on a de soi.


La thérapie elle-même a fait l’objet d’une vérification de ce type. En 1992, Deborah Fried, Paul Crits-Christoph et Lester Luborsky ont étudié les transcriptions de séances de trente-cinq personnes suivies dans une clinique universitaire. Ils ont comparé ce que ces personnes racontaient de leur thérapeute avec le schéma relationnel qui se dégageait de leurs récits sur les autres, selon une méthode mise au point par Luborsky, le thème relationnel conflictuel central. Les deux schémas se ressemblaient nettement, surtout dans la manière dont la personne réagissait à l’autre.


Une expérience rappelée dans le deuxième article de cette série montre que l’influence circule aussi dans l’autre sens. En 2012, Stéphane Doyen et ses collègues de l’Université libre de Bruxelles n’obtenaient un ralentissement de la marche chez leurs participants que lorsque les expérimentateurs s’attendaient à le voir. Cette étude ne portait pas sur le transfert, mais elle rappelle que les attentes de celui qui observe peuvent agir sur l’autre sans que personne l’ait voulu. Freud avait nommé contre-transfert, dès 1910, ce que la cure éveille chez le médecin, et il demandait à l’analyste de le reconnaître en lui.


Débattu : l’alliance thérapeutique est-elle le transfert ?

La notion d’alliance est née dans la psychanalyse. En 1956, Elizabeth Zetzel parle d’alliance thérapeutique pour désigner la part du lien qui permet de travailler ; en 1965, Ralph Greenson distingue une alliance de travail, collaboration raisonnable entre la personne et l’analyste, de ce qu’elle rejoue par ailleurs dans la cure. Tous deux s’appuient sur la part tendre et consciente du transfert que Freud jugeait irréprochable. En 1979, Edward Bordin étend la notion à toutes les psychothérapies et la définit par trois composantes : l’accord sur les buts, l’accord sur les tâches et le lien entre les deux personnes.


C’est sous cette forme, évaluée par des questionnaires que remplissent la personne ou le thérapeute, que l’alliance est devenue l’une des variables les plus étudiées de la recherche en psychothérapie. En 2018, Christoph Flückiger et ses collègues ont réuni 295 études publiées entre 1978 et 2017, portant sur plus de 30 000 personnes. La qualité de l’alliance est liée au résultat du traitement, avec une corrélation de 0,28, quelle que soit l’approche thérapeutique, et la même relation se retrouve dans les thérapies menées par Internet. L’association est solide ; ce qu’elle signifie l’est moins, car une corrélation ne dit pas si l’alliance produit le changement ou si elle l’accompagne.


En 2017, la psychologue Sigal Zilcha-Mano, de l’université de Haïfa, a proposé de distinguer deux composantes. La première tient à la tendance générale de la personne à nouer des relations satisfaisantes, qu’elle apporte avec elle et qui pèse aussi sur la relation au thérapeute. La seconde tient à la façon dont cette tendance se transforme dans l’interaction avec lui. Selon elle, c’est la seconde qui rendrait l’alliance thérapeutique par elle-même. La première ressemble à ce que Freud appelait transfert : ce que l’on apporte d’ailleurs dans une relation nouvelle.


La théorie de l’attachement va dans le même sens. Le psychiatre et psychanalyste John Bowlby a décrit des modèles de relation formés dans la petite enfance, qui orientent ce que l’on attend des autres ; dans A Secure Base, en 1988, il voyait dans le thérapeute une base de sécurité à partir de laquelle explorer ces modèles. En 2011, une méta-analyse de dix-sept études, portant sur 886 personnes, a montré qu’un attachement plus sûr va de pair avec une alliance plus forte, avec une corrélation modeste de 0,17.


L’alliance n’est donc pas le transfert, même si elle en porte la trace. Une étude norvégienne permet de les distinguer. Per Høglend et ses collègues, à Oslo, ont réparti au hasard cent personnes entre deux formes de thérapie psychodynamique d’un an, l’une avec des interprétations du transfert, l’autre sans. En moyenne, les résultats ne différaient pas. Les personnes dont les relations étaient difficiles depuis toujours ont pourtant davantage progressé avec les interprétations du transfert, et ce bénéfice se maintenait encore trois ans après la fin du traitement. En 2011, la même équipe montrait que ce travail était le plus utile, chez ces personnes, lorsque l’alliance était faible ; chez les personnes aux relations plus stables et à l’alliance forte, il avait un effet négatif.


Débattu : deux corps, puis deux cerveaux, qui s’accordent

Une autre ligne de recherche observe ce qui se passe entre deux personnes sans le leur demander. En 2011, Fabian Ramseyer et Wolfgang Tschacher, à l’université de Berne, ont analysé par ordinateur les mouvements filmés de 104 séances, menées avec soixante-dix personnes. Les mouvements de la personne et du thérapeute s’accordaient davantage que ceux de paires reconstituées artificiellement, qui n’avaient jamais interagi. Cet accord était plus marqué dans les séances jugées bonnes par les personnes elles-mêmes, et dans les thérapies où les symptômes avaient le plus diminué. En 2019, une étude portant sur 267 personnes traitées pour une anxiété sociale, en thérapie cognitive et comportementale ou psychodynamique, a trouvé un accord des mouvements plus faible, dès la troisième séance, chez celles qui ont ensuite interrompu leur thérapie.


La même question se pose pour le corps lui-même. En 2020, Tschacher et Deborah Meier ont enregistré la respiration et le rythme cardiaque d’une thérapeute et de quatre personnes qu’elle suivait, sur cinquante-cinq séances : plusieurs de ces rythmes s’accordaient, et cet accord était lié aux évaluations de l’alliance. Les auteurs présentent eux-mêmes ce travail comme une étude de faisabilité.


Depuis 2018, des études enregistrent aussi les deux cerveaux en même temps pendant une consultation, une technique appelée hyperscanning. Ya Zhang et ses collègues, à l’université normale de la Chine de l’Est à Shanghai, ont réparti au hasard trente-quatre personnes entre une séance de consultation psychologique de quarante minutes et une simple conversation, menées par trois conseillères professionnelles. Des capteurs posés sur la tête mesuraient l’oxygénation du sang dans le cortex. L’activité d’une région située à l’arrière et sur le côté droit du cerveau, la jonction temporo-pariétale, s’accordait davantage entre les deux personnes pendant la consultation, et cet accord était lié à la qualité du lien évaluée dans l’alliance.


Ces résultats ont nourri des modèles ambitieux. En 2016, Sander Koole et Tschacher ont proposé que l’alliance repose sur un couplage entre les deux cerveaux, que l’accord des mouvements aiderait à établir. En 2022, Haran Sened, Sigal Zilcha-Mano et Simone Shamay-Tsoory ont avancé que la thérapie améliorerait, par la répétition de ces moments d’accord, la capacité d’une personne à se synchroniser avec les autres. Ces modèles proposent des hypothèses à tester. En 2025, une revue systématique n’a retenu que onze études d’hyperscanning en situation clinique, toutes publiées depuis 2018, portant ensemble sur cent soixante paires. Un accord entre les cerveaux apparaissait dans toutes, souvent lié au résultat, mais ses liens avec l’alliance étaient contradictoires, et les auteurs demandent des échantillons plus grands.


Fragile : la synchronie, signature d’une bonne thérapie

De ces travaux est née une image séduisante : deux cerveaux « sur la même longueur d’onde » seraient le signe qu’une thérapie fonctionne, et plus l’accord serait grand, mieux cela vaudrait. Les chercheurs eux-mêmes sont plus prudents. Koole et Tschacher rappellent que s’accorder avec quelqu’un ne consiste pas seulement à reproduire ses émotions : un thérapeute qui épouserait l’agitation de l’autre l’amplifierait, et un thérapeute efficace doit parfois apaiser une émotion au lieu de la suivre. Ils signalent une étude où l’accord de la hauteur de voix allait de pair avec une moindre empathie et de moins bons résultats.


Une étude menée hors thérapie montre aussi qu’un accord plus fort n’est pas forcément un meilleur signe. En 2023, Stephanie Balters et ses collègues, à l’université Stanford, ont enregistré l’activité cérébrale de trente-six paires de participants qui travaillaient ensemble sur des tâches, en face à face ou en visioconférence. En visio, les tours de parole alternaient moins, et la cohérence entre les deux cerveaux changeait de profil : elle n’était pas toujours plus faible, mais ses formes propres à la visio s’accompagnaient d’échanges moins fluides.


En 2026, le chercheur Nicolás Hinrichs, de l’institut Max-Planck des sciences cognitives et cérébrales de Leipzig, a mis en garde contre le glissement qui transforme une mesure en mécanisme. Un indice de synchronie calculé sur des instants ne dit pas ce qui se passe à l’échelle d’une séance, ni qui influence qui. Il propose de traiter la synchronie entre cerveaux comme un repère pratique, utile pour orienter la recherche et les interventions, et non comme le mécanisme naturel de l’empathie.


Ce que l’imagerie ne voit pas

L’hyperscanning montre deux signaux qui varient ensemble. Il ne dit pas qui l’une des deux personnes représente pour l’autre, ni ce qui se rejoue entre elles. Les études qui ont établi le transfert l’ont saisi dans la parole et dans la mémoire : des erreurs de souvenir chez Andersen, des récits comparés chez Luborsky. Les appareils mesurent un accord ; le transfert est un contenu, une attente adressée à quelqu’un.


Le psychiatre et psychanalyste Jacques Lacan a proposé, en 1964, une formule qui situe bien cette limite : il y a transfert dès qu’existe quelque part un sujet supposé savoir. Lacan ne décrivait aucun mécanisme cérébral, et sa formule appartient à la clinique. Elle rappelle seulement que le transfert porte sur ce que l’on prête à l’autre, un savoir sur soi par exemple, et qu’aucun appareil ne mesure une supposition.


Les conditions de l’expérience comptent aussi. Les séances étudiées par hyperscanning sont souvent uniques et courtes, menées par quelques thérapeutes, avec des capteurs sur la tête. Le transfert, chez Freud, se déploie au contraire sur des mois, et c’est sa reprise dans la durée qui lui donne un sens.


La thèse de Freud : le verdict

  • Confirmé. On reporte sur une personne nouvelle, sans le savoir, des attentes et des manières de réagir formées avec des proches, et ce report se produit aussi hors de la thérapie. Le laboratoire l’observe chez des volontaires, et l’analyse de séances le retrouve dans la relation au thérapeute. Freud l’écrivait en 1912.

  • Nuancé. L’alliance, mesurée par questionnaire, est liée au résultat des thérapies, mais elle n’est pas le transfert, et sa part de cause reste discutée. Le travail sur le transfert aide surtout les personnes dont les relations sont difficiles depuis longtemps ; chez d’autres, il peut desservir. L’accord des gestes et des cerveaux accompagne souvent une bonne relation, sur de petits effectifs et avec des résultats encore contradictoires.

  • Contredit. L’idée que des cerveaux « sur la même longueur d’onde » seraient la signature d’une bonne thérapie, et qu’un accord plus fort vaudrait toujours mieux. Cette lecture ne vient pas de Freud.

J’en tire quelques règles pour ma pratique. Ce qui se rejoue dans la relation avec moi fait partie du travail : vous pouvez dire en séance ce que je vous inspire, l’agacement ou la déception compris, et nous cherchons ensemble d’où cela vient. Je ne tiens pas une bonne entente entre nous pour la preuve que le travail avance, ni un moment de tension pour un échec. Il arrive même que ce soit l’inverse : une tension peut signaler que quelque chose d’important se rejoue. Je ne promets aucun résultat.


Ces recherches posent aussi la question de l’écran. Une revue publiée en 2018 a retenu douze études de thérapie par visioconférence, dont six la comparaient au face-à-face. Dans ces six études, l’alliance était un peu plus faible en moyenne en visio, avec un écart trop incertain pour conclure dans un sens ou dans l’autre, et la diminution des symptômes était comparable. Le transfert se dit et s’entend, et il trouve sa place dans une séance à distance comme au cabinet.


Le dixième et dernier article de cette série posera la question qui la traverse depuis le début : parler change-t-il le cerveau ?


Références

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  • Freud S. (1910). Perspectives d’avenir de la thérapeutique analytique. Dans La technique psychanalytique.

  • Freud S. (1912). La dynamique du transfert. Dans La technique psychanalytique.

  • Freud S. (1913). Le début du traitement. Dans La technique psychanalytique.

  • Freud S. (1914). Remémoration, répétition et élaboration. Dans La technique psychanalytique.

  • Freud S. (1915). Observations sur l’amour de transfert. Dans La technique psychanalytique.

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