L’angoisse, un signal
Le sixième article de cette série montrait qu’un souvenir rappelé peut redevenir modifiable, et que ce mécanisme rejoint en partie l’après-coup freudien sans le recouvrir. Il annonçait celui-ci, consacré à l’angoisse. Freud l’a d’abord expliquée par une excitation sexuelle restée sans issue. En 1926, il l’a décrite autrement : comme un signal que le moi se donne devant un danger, pour s’en défendre avant d’être débordé.
La peur est depuis devenue l’un des domaines les mieux étudiés des neurosciences. On connaît, chez le rat comme chez l’être humain, les circuits qui détectent une menace et préparent le corps à y répondre. Les chercheurs restent pourtant en désaccord sur une question que Freud se posait déjà : d’où vient ce que l’on ressent ? Joseph LeDoux et Mark Solms y répondent de façon opposée, et cet article ne pourra pas trancher entre eux.
Ce que Freud soutient : de la libido transformée au signal d’alarme
En 1895, Freud, alors neurologue à Vienne, isole sous le nom de « névrose d’angoisse » un ensemble de troubles que l’on rangeait jusque-là dans la neurasthénie : attente anxieuse, accès d’angoisse avec palpitations ou gêne respiratoire. Il les attribue à une excitation sexuelle qui, faute d’être élaborée psychiquement, se transforme directement en angoisse. Pendant une trentaine d’années, il tient l’angoisse pour de la libido transformée, et le refoulement pour l’une des causes de cette transformation.
En 1923, dans Le moi et le ça, il fait du moi le lieu propre de l’angoisse. Trois ans plus tard, dans Inhibition, symptôme et angoisse, il renverse sa première thèse : l’angoisse, écrit-il désormais, précède le refoulement et le provoque. Quand le moi perçoit un danger, il produit l’angoisse comme un signal, qui met en route la défense.
Freud distingue alors deux formes. L’angoisse qu’il appelle automatique répond à une situation de détresse, où le moi est débordé par une excitation qu’il ne peut ni maîtriser ni décharger ; le nourrisson séparé de sa mère en donne le modèle. L’angoisse signal en reproduit une forme atténuée dès qu’une situation annonce le retour de cette détresse. Les dangers changent avec l’âge : perte de la mère, perte de son amour, castration, puis angoisse devant le surmoi. Ce que le moi redoute vient le plus souvent de l’intérieur, d’une exigence pulsionnelle dont la satisfaction l’exposerait à l’un de ces dangers.
Dans un appendice du même livre, Freud précise ce qui sépare l’angoisse de la peur. L’angoisse a un rapport évident avec l’attente : elle est angoisse devant quelque chose, mais cet objet reste indéterminé. Quand elle a trouvé un objet, l’usage courant parle de peur. Freud ne renonce pas tout à fait à sa première explication, qu’il juge encore valable dans certains cas, mais c’est la seconde qu’il développe jusqu’à la fin de son œuvre.
L’énoncé que cet article met à l’épreuve porte sur deux points. L’angoisse est un état d’attente devant un danger mal défini, qu’il faut distinguer de la peur, tournée vers un objet présent. Elle sert de signal : elle anticipe le danger et déclenche la défense avant que la personne soit débordée. Une question reste en arrière-plan, que Freud tranchait à sa manière en situant l’angoisse dans le moi : celle du lieu où naît ce qui est ressenti.
Établi : la peur et l’angoisse, deux réponses distinctes à la menace
Depuis les années 1990, Michael Davis, de l’université Emory, à Atlanta, et Christian Grillon, de l’Institut national de la santé mentale américain, étudient chez le rat et chez l’être humain le sursaut que provoque un bruit soudain, et qui augmente quand on se sent menacé. Ils ont distingué deux réponses. La première est brève : elle apparaît face à un signal qui annonce un choc imminent et disparaît avec lui. La seconde dure plus longtemps et répond à une menace incertaine, dont on ignore si elle surviendra et quand. Les auteurs parlent de peur phasique et de peur soutenue, et rapprochent la seconde de l’angoisse.
En 2010, ils ont réuni leurs résultats dans la revue Neuropsychopharmacology. Chez le rat, la réponse brève dépend surtout du noyau central de l’amygdale, et la réponse soutenue d’une structure voisine, le noyau du lit de la strie terminale, qui appartient à ce qu’on appelle l’amygdale étendue. Les médicaments contre l’anxiété agissent davantage sur la seconde. Chez l’être humain, les symptômes des troubles anxieux se repèrent mieux dans les épreuves de menace soutenue.
En 2013, Dan Grupe et Jack Nitschke, de l’université du Wisconsin, ont proposé de comprendre l’anxiété à partir de l’incertitude, qui empêche de se préparer efficacement à ce qui peut arriver. Ils suggèrent que l’anticipation d’un événement pénible compte davantage, pour comprendre les troubles anxieux, que la réaction à l’événement lui-même. Joseph LeDoux et Daniel Pine, dont il sera question plus loin, retiennent la même distinction en 2016 : la peur répond à une menace immédiate ou imminente, l’angoisse à une menace incertaine, ou éloignée dans l’espace ou le temps.
La répartition anatomique s’est révélée moins nette qu’on ne le pensait. En 2016, Alexander Shackman et Andrew Fox ont montré, en passant en revue les données chez l’animal et chez l’être humain, que les deux structures participent l’une et l’autre aux réponses brèves et aux réponses soutenues. La distinction entre les deux états résiste à cette révision, et c’est celle que Freud posait en 1926 : l’angoisse tient à l’attente d’un danger indéterminé, la peur à un objet présent.
Débattu : une alarme qui précède le sentiment
LeDoux, de l’université de New York, a consacré une grande partie de sa carrière aux circuits de l’amygdale qui détectent une menace. En 2016, avec le psychiatre Daniel Pine, de l’Institut national de la santé mentale américain, il propose dans l’American Journal of Psychiatry de séparer deux systèmes. Le premier, surtout sous-cortical, détecte la menace et commande les réactions du corps et du comportement : immobilisation, accélération du cœur. Il fonctionne pour l’essentiel sans conscience. Le second, qui fait intervenir le cortex préfrontal et pariétal, produit le sentiment de peur ou d’angoisse, à partir des mêmes réseaux qui rendent conscient n’importe quel contenu.
Une image menaçante présentée trop brièvement pour être vue, ou montrée dans la partie du champ visuel qu’une lésion du cortex a rendue aveugle, active l’amygdale et déclenche des réactions du corps, sans que la personne éprouve de peur. Ce que les personnes disent ressentir concorde d’ailleurs mal avec les mesures physiologiques. Pour LeDoux et Pine, la peur et l’angoisse sont des états conscients assemblés par la cognition, auxquels l’amygdale ne contribue qu’indirectement. LeDoux est allé plus loin en 2017 avec le philosophe Richard Brown : sans représentation de soi, il n’y aurait pas d’émotion ressentie.
Le rapprochement avec Freud est tentant : une alarme se déclenche avant que la personne sache ce qui la menace. Il bute pourtant sur un point. Pour Freud, le signal est une angoisse effectivement éprouvée, même atténuée, et il tenait qu’à strictement parler il n’existe pas d’affect inconscient ; plusieurs de ses successeurs ont discuté ce point. Chez LeDoux, la détection et les réactions du corps précèdent le sentiment et peuvent s’en passer. Le signal freudien se situerait plutôt du côté du sentiment, une fois la menace détectée.
Ce cadre est contesté. En 2017 puis en 2018, Michael Fanselow et Zachary Pennington, de l’université de Californie à Los Angeles, ont répondu que les mesures du corps et ce que rapportent les personnes évoluent ensemble au cours de l’apprentissage et de l’extinction de la peur, et relèvent d’un même état organisé pour la défense. S’en remettre au seul récit des personnes ramènerait selon eux la psychiatrie à ses âges obscurs. En 2019, la revue Nature Neuroscience a demandé à plusieurs spécialistes, dont LeDoux et Fanselow, comment définir la peur : leurs réponses divergent jusque sur la définition.
Débattu : l’affect, source de la conscience ?
Mark Solms, neuropsychologue et psychanalyste à l’université du Cap, déjà cité dans cette série, défend la position inverse. En 2013, dans un article intitulé « Le ça conscient », il soutient que la partie haute du tronc cérébral est consciente par elle-même, d’une conscience affective, alors que le cortex tient sa conscience du tronc cérébral. Or ces structures profondes remplissent, selon lui, les fonctions que Freud attribuait au ça, et le cortex celles qu’il attribuait au moi. Il en conclut que le ça est la source de la conscience et que le moi est inconscient en lui-même.
Solms renverse ainsi Freud, qui plaçait la conscience à la surface de l’appareil psychique, du côté de la perception, et faisait du moi le lieu de l’angoisse. Il s’appuie sur des observations cliniques : de très petites lésions de la partie haute du tronc cérébral abolissent toute conscience, alors que des enfants nés sans cortex, décrits en 2007 par le neuroscientifique Björn Merker, manifestent des émotions et réagissent à leur entourage. Dans son livre de 2021, The Hidden Spring, Solms fait de l’affect la forme première de la conscience. Il reprend les systèmes émotionnels décrits par le neuroscientifique Jaak Panksepp, dont un système de la peur logé dans les structures profondes du cerveau.
Solms rejoint Freud sur un point. En 2022, répondant à des critiques, il rappelait que Freud avait rejeté, du début à la fin de son œuvre, l’idée d’un affect inconscient. Pour Solms aussi, un affect est par définition ressenti. L’angoisse, dans cette perspective, serait consciente dès sa source, ce qui la rapproche du signal freudien, mais elle naîtrait dans le ça plutôt que dans le moi.
Les deux positions s’opposent terme à terme. LeDoux et Pine critiquent explicitement l’idée, défendue par Panksepp, selon laquelle la peur ressentie viendrait d’un circuit sous-cortical ; Solms tient pour une erreur les théories qui placent la conscience dans le cortex. Les lecteurs de Freud sont eux-mêmes partagés : dans le numéro qui publiait l’article de Solms, le philosophe Jim Hopkins acceptait le rôle des structures profondes dans la conscience, mais soutenait que le conflit psychique rend inconsciente une grande part de la vie émotionnelle. Le débat reste ouvert, et il dépasse la question de l’angoisse : il porte sur la place de la conscience dans le cerveau.
Fragile : l’amygdale, « centre de la peur »
Dans les articles de vulgarisation, l’amygdale est souvent appelée le centre de la peur. L’image s’appuie sur des travaux réels : chez l’animal, sa lésion supprime les réactions de défense apprises, et chez l’être humain elle s’active devant des visages effrayés ou des signaux de menace. En 2011, Justin Feinstein et ses collègues, de l’université de l’Iowa, ont décrit une femme connue sous les initiales S. M., dont les deux amygdales ont été détruites par une maladie génétique rare, la maladie d’Urbach-Wiethe. Ni les serpents ni les films d’horreur ne lui faisaient peur.
En 2013, Justin Feinstein et d’autres chercheurs de l’université de l’Iowa ont fait inhaler à S. M., et à deux sœurs jumelles atteintes de la même maladie, un air enrichi à 35 % en dioxyde de carbone, un test connu pour provoquer des attaques de panique. Les trois femmes ont éprouvé une peur intense et ont toutes fait une attaque de panique, dans une proportion bien supérieure à celle des volontaires témoins. Les auteurs distinguent la peur déclenchée par une menace extérieure, perçue par la vue ou l’ouïe et filtrée par l’amygdale, de la peur déclenchée de l’intérieur du corps, par un signal comme l’excès de dioxyde de carbone dans le sang, qui peut emprunter d’autres voies.
L’amygdale n’est donc pas nécessaire pour éprouver la peur. LeDoux lui-même récuse l’expression de centre de la peur : pour lui, l’amygdale détecte certaines menaces et organise la réponse du corps, sans fabriquer le sentiment. Le résultat rejoint de loin une idée de Freud, pour qui le danger le plus redouté vient du dedans ; la menace que le corps signale ici est physiologique, et le rapprochement s’arrête là.
Ce que l’imagerie ne voit pas
L’imagerie montre quelles régions s’activent quand une personne attend un choc annoncé ou incertain, et en quoi cette activité diffère chez les personnes anxieuses. Elle ne dit pas ce que ressent la personne. Pour LeDoux et Pine, les réactions du corps et du cerveau sont de mauvais indicateurs du sentiment, que seul le récit de la personne permet d’atteindre ; leurs contradicteurs tiennent ces mesures pour plus fiables. Aucun appareil, en tout cas, ne montre ce que la personne redoute.
Le laboratoire étudie surtout des menaces dont l’expérimentateur connaît l’objet : un choc électrique annoncé par une image, ou une bouffée de dioxyde de carbone. L’angoisse que décrit Freud se définit au contraire par l’indétermination de son objet, et par un danger qui vient le plus souvent de l’histoire de la personne, comme la crainte de perdre l’amour d’un proche ou d’encourir le reproche de sa propre conscience. Lacan, dans son séminaire de 1962-1963, nuancera la formule de Freud en soutenant que l’angoisse « n’est pas sans objet » : elle en a un, qui ne se laisse pas désigner comme celui de la peur. Qu’on suive Freud ou Lacan, cet objet n’est pas de ceux que l’on peut présenter à quelqu’un dans un appareil d’imagerie.
La thèse de Freud : le verdict
Confirmé. La peur et l’angoisse sont deux états distincts : la première répond à une menace présente ou imminente, la seconde à une menace incertaine, qu’elle anticipe. Les neurosciences emploient aujourd’hui la distinction que Freud posait en 1926, et l’angoisse y apparaît, comme chez lui, tournée vers l’attente et la préparation à un danger.
Nuancé. L’idée d’un signal qui précède la défense trouve un écho dans la détection de la menace, qui opère souvent sans conscience. Les chercheurs se divisent sur l’origine du sentiment : LeDoux le tient pour une construction du cortex, Solms pour un affect conscient dès sa source, dans les structures profondes du cerveau, ce qui renverse la place que Freud donnait au moi. Sur ce point, aucun verdict unique ne peut être rendu. La première théorie de Freud, celle d’une excitation sexuelle changée en angoisse, n’a pas d’équivalent dans ces travaux, et Freud l’avait lui-même reléguée au second plan.
Contredit. L’idée que l’amygdale serait le centre de la peur : des personnes privées de leurs deux amygdales éprouvent une peur intense et font des attaques de panique, et LeDoux, qui a décrit ses circuits, récuse lui-même l’expression. Cette lecture ne vient pas de Freud.
J’en tire quelques règles pour ma pratique. Je ne cherche pas à faire taire l’angoisse au plus vite. Elle signale qu’un danger est pressenti, et ce danger mérite d’être compris : le travail des séances cherche avec vous ce qu’elle annonce, sans promettre qu’elle disparaîtra. Quand elle s’accompagne de symptômes physiques marqués, comme des palpitations ou une oppression dans la poitrine, un examen médical s’impose d’abord, et la décision d’un traitement médicamenteux revient à votre médecin.
La psychanalyse ne mesure pas l’activité de l’amygdale. Elle s’intéresse à ce que l’angoisse anticipe et au danger qu’elle désigne dans votre histoire. Si l’angoisse prend trop de place dans votre vie, vous pouvez en parler en consultation ; la page Psychanalyse présente ma façon de travailler.
Le prochain article portera sur une distinction que les neurosciences ont mise au jour entre vouloir et aimer, et sur ce qu’elle apporte à l’idée freudienne de répétition.
Références
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