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Parler change-t-il le cerveau ?

il y a 6 jours
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Dernière mise à jour : il y a 5 jours

Le précédent article de cette série portait sur le transfert, ce qui se rejoue entre deux personnes dans une pièce. Celui-ci clôt la série par une question qui revient souvent : une psychanalyse se fait en parlant, alors que peut-elle changer dans un cerveau ? La recherche y répond en partie. Elle invite aussi à se méfier des images de cerveau présentées comme des preuves.


Ce que Freud soutient

Freud soutient d’abord que la parole agit réellement sur celui qui parle, jusque dans son corps. Dès 1890, dans un texte consacré au « traitement psychique », il présente les mots comme l’instrument essentiel de ce traitement. Il rappellera dans son Introduction à la psychanalyse (1916-1917) que les mots faisaient à l’origine partie de la magie et qu’ils ont gardé une part de cette force.


Il soutient ensuite que mettre en mots transforme le rapport à ce que l’on éprouve. Dans la « Communication préliminaire » de 1893, reprise en tête des Études sur l’hystérie (1895), Breuer et Freud écrivent que l’être humain trouve dans le langage un équivalent de l’acte, grâce auquel un affect peut se décharger. La jeune femme que Breuer appelle Anna O. avait d’ailleurs baptisé sa cure, en anglais, la « talking cure ».


En 1915, dans « L’inconscient », Freud précise ce que veut dire « rendre conscient » : la représentation consciente comprend la représentation de la chose et la représentation de mot qui lui correspond. Le refoulement refuse à une représentation sa traduction en mots.


Freud n’a jamais prétendu observer ce que la parole fait au cerveau : il n’avait pas les outils pour le voir. C’est sur ce point que la recherche actuelle peut mettre son énoncé à l’épreuve.


Établi : toute expérience durable laisse une trace dans le cerveau

La réponse la plus simple à la question du titre est oui. En 1998, le neurobiologiste Eric Kandel, futur prix Nobel, écrivait qu’une psychothérapie, dans la mesure où elle est efficace, agit vraisemblablement par l’apprentissage : elle modifie l’expression de certains gènes et, par là, la force des connexions entre les neurones. L’année suivante, il invitait la psychanalyse à s’allier à la biologie pour mettre ses hypothèses à l’épreuve.


Ce principe vaut pour tout apprentissage. En 2004, une équipe allemande a observé que des adultes qui apprenaient à jongler voyaient augmenter la matière grise de zones qui traitent le mouvement visuel. Trois mois après l’arrêt de l’entraînement, cette augmentation avait en partie disparu.


Parler change donc, très probablement, le cerveau, comme le change tout apprentissage durable. Ce constat ne dit encore rien de ce que la parole change en particulier, ni si ce changement aide la personne qui parle.


Débattu : mettre des mots sur une émotion l’apaise-t-il ?

En 2007, Matthew Lieberman et ses collègues de l’université de Californie à Los Angeles ont montré à trente personnes des photographies de visages exprimant des émotions, le plus souvent la peur ou la colère. Quand elles devaient choisir le mot qui nommait l’émotion, leur amygdale, une région engagée dans la réaction à la menace, s’activait moins que lorsqu’elles devaient choisir un prénom accordé au sexe du visage. Une région du cortex préfrontal droit s’activait davantage, et ce lien passait par une autre région préfrontale, située sur la face médiane du cerveau.


Le résultat a été prolongé hors de l’appareil d’imagerie. En 2012, Katharina Kircanski, Matthew Lieberman et Michelle Craske ont exposé à plusieurs reprises des personnes qui avaient peur des araignées à une araignée vivante. Une semaine plus tard, celles qui avaient nommé leur peur pendant l’exposition avaient une réaction physiologique plus faible (mesurée par la conductance de la peau) que les personnes des autres groupes, qui devaient réévaluer la situation, s’en distraire ou simplement rester exposées. La peur qu’elles déclaraient ne différait pas d’un groupe à l’autre.


Une revue de 2018 relève un fait curieux : les participants prévoient que nommer leur émotion l’aggravera, et le prévoient encore après avoir constaté le contraire. Une méta-analyse de 2017, qui rassemble 386 études d’imagerie, va dans le même sens : l’amygdale y est plus souvent activée quand aucun mot d’émotion n’intervient. Elle compare toutefois des études entre elles et ne montre pas que les mots causent cette différence.


Le débat porte sur la portée de l’effet. Une revue systématique publiée en 2026, qui réunit 43 études, retrouve une réactivité physiologique et comportementale régulièrement réduite ou stabilisée ; sur l’émotion que les personnes disent ressentir, les résultats sont partagés, avec des baisses, des absences de changement et des hausses. En 2021, Erik Nook et ses collègues ont aussi observé que nommer d’abord son émotion rendait plus difficile, ensuite, de la réévaluer ou de l’accueillir : le mot semble parfois figer ce qu’il désigne.


Surtout, ces expériences demandent de nommer une émotion suscitée par une image ou une situation choisie par les chercheurs. La mise en mots dont parle Freud porte sur ce que la personne ignore encore d’elle-même, dans sa propre histoire. Aucune de ces études ne la mesure.


Débattu : ce que l’imagerie montre après une psychothérapie

En 2012, Anna Buchheim et ses collègues, parmi lesquels le psychanalyste Otto Kernberg, ont examiné en imagerie seize personnes déprimées, sans traitement médicamenteux, au début d’une psychothérapie psychodynamique au long cours puis quinze mois plus tard. Dix-sept personnes non déprimées servaient de comparaison. On leur présentait des scènes d’attachement, accompagnées tantôt de descriptions neutres, tantôt de phrases qui les concernaient personnellement.


Au départ, l’amygdale et l’hippocampe antérieur gauches, le cortex cingulaire subgénual et le cortex préfrontal médian réagissaient davantage chez les personnes déprimées. Quinze mois plus tard, cette activité avait baissé. La baisse dans l’amygdale allait de pair avec l’amélioration de la dépression, celle du cortex préfrontal médian avec l’amélioration des symptômes en général. Les auteurs signalent eux-mêmes une limite majeure : il manquait un groupe de personnes déprimées non traitées, qui aurait permis de distinguer l’effet de la thérapie de l’évolution naturelle de la dépression.


Une méta-analyse de 2018 a rassemblé 22 études qui ont mesuré le cerveau avant et après une psychothérapie, chez 352 personnes souffrant de dépression ou d’anxiété. Le résultat le plus constant est une baisse d’activité dans le cortex cingulaire antérieur. Les auteurs relèvent une forte hétérogénéité entre les études, des signes de biais de publication pour plusieurs résultats, et l’absence de marqueur cérébral fiable pour prédire qui bénéficiera d’une thérapie.


La taille des échantillons pèse aussi. En 2022, Scott Marek et ses collègues ont montré que les études qui relient le cerveau aux différences entre individus comptent en médiane vingt-cinq participants, alors qu’il en faudrait des milliers pour obtenir des résultats reproductibles. Leur constat porte sur les comparaisons entre individus, pas directement sur les mesures avant et après un traitement ; il invite pourtant à tenir une étude sur seize personnes pour une piste, non pour une démonstration.


Établi : la psychothérapie psychodynamique a des effets, mesurés sans scanner

La preuve qu’une psychothérapie aide vient des essais cliniques, qui mesurent les symptômes et le fonctionnement des personnes. En 2023, Leichsenring et ses collègues ont réuni les méta-analyses d’essais contrôlés sur la psychothérapie psychodynamique chez l’adulte. Ils concluent à une preuve de haute qualité de son efficacité face à des conditions témoins dans la dépression et les troubles à symptômes somatiques, de qualité modérée dans l’anxiété et les troubles de la personnalité. Une preuve de qualité modérée indique aussi qu’elle est aussi efficace que les autres thérapies actives dans ces troubles.


En Allemagne, l’étude LAC a suivi 252 personnes souffrant de dépression chronique, traitées au long cours par une thérapie psychanalytique ou par une thérapie cognitivo-comportementale, réparties par tirage au sort ou selon leur préférence. Cinq ans après le début des traitements, Manfred Beutel et ses collègues décrivent des améliorations durables et comparables des symptômes dans les deux groupes. La thérapie psychanalytique obtenait davantage de changements dits structurels, mesurés par une échelle de restructuration.


Aucun de ces résultats ne repose sur une image du cerveau, et c’est à eux qu’il faut comparer les promesses qui font de l’imagerie un argument.


Fragile : « voir » la guérison sur une image du cerveau

Une idée circule, souvent dans des messages publicitaires : une image du cerveau prise avant et après une thérapie prouverait qu’elle a réussi, voire qu’elle a « reprogrammé » le cerveau. Cette idée ne vient pas de Freud, et l’état de la recherche ne la soutient pas.


Les changements décrits plus haut sont des moyennes calculées sur des groupes. En 2022, Nils Winter et ses collègues ont comparé 861 personnes souffrant de dépression et 948 personnes non déprimées, avec quatre types d’imagerie. Aucune mesure prise isolément ne permettait de les classer beaucoup mieux que le hasard : entre 54 et 56 % de réussite, quand le hasard en donne 50 %. Si l’imagerie ne sépare pas de façon fiable une personne déprimée d’une personne qui ne l’est pas, on voit mal comment elle dirait aujourd’hui si une personne donnée va mieux.


L’argument garde pourtant son pouvoir. Comme le rappelait le premier article de cette série, une explication psychologique paraît plus satisfaisante à des non-spécialistes quand on y ajoute des informations sur le cerveau, même inutiles (Deena Skolnick Weisberg et ses collègues, 2008). Un changement cérébral n’est ni une preuve de guérison ni un argument de vente.


Ce que l’imagerie ne voit pas

L’imagerie mesure une activité moyenne, dans des conditions que les chercheurs fixent : une image à regarder ou une phrase à entendre. Elle ne voit pas ce que la personne dit d’elle-même quand rien ne lui est proposé, ni le moment où une phrase prononcée en séance prend pour elle un sens nouveau. Les études avant et après une thérapie constatent qu’une activité a changé ; elles ne disent pas ce qui, dans la parole échangée, a produit ce changement.


En 1953, Lacan rappelait que la psychanalyse n’a qu’un moyen, la parole. Il était psychiatre et ne se plaçait pas sur le terrain du cerveau, mais sa remarque situe la limite : ce que la parole transforme passe par ce qui est dit et entendu, et l’appareil enregistre l’activité qui l’accompagne sans en saisir le sens.


Verdict

Confirmé : parler modifie, selon toute vraisemblance, le cerveau, comme tout apprentissage durable. En laboratoire, dans plusieurs études, nommer une émotion atténue la réaction physiologique qui l’accompagne.


Nuancé : la mise en mots dont parle Freud porte sur ce que la personne ignore d’elle-même, ce que ces expériences ne mesurent pas. Les études d’imagerie après une psychothérapie psychodynamique portent sur de petits effectifs, sans groupe non traité. L’efficacité de cette psychothérapie est établie par des essais cliniques. Face à des conditions témoins, la preuve est de haute qualité dans la dépression et les troubles à symptômes somatiques, de qualité modérée dans l’anxiété et les troubles de la personnalité. Face aux autres thérapies actives, son efficacité paraît comparable, avec une preuve de qualité modérée.


Contredit : l’image du cerveau comme preuve qu’une thérapie a réussi, lecture qui ne vient pas de Freud.


Pour conclure

Je ne présente mon travail par aucune image de cerveau et je ne promets aucun changement visible à l’imagerie. Ce qui change se constate dans la vie de la personne qui consulte, et c’est elle qui en juge la première. Quand une dépression est sévère ou que des symptômes physiques inquiètent, un avis médical s’impose.


Cet article clôt la série. Elle n’a pas cherché à prouver que Freud avait raison : elle a mis à l’épreuve, un par un, des énoncés précis. Plusieurs en sortent confirmés ou nuancés, et les lectures que la recherche contredit ne venaient le plus souvent pas de Freud. La parole reste le travail des séances ; le cerveau en porte la trace sans en livrer le sens.


Références

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