Freud venait du cerveau : pourquoi il l’a quitté, pourquoi on y revient
Il arrive de plus en plus souvent qu’une première séance commence par une explication sur le fonctionnement du cerveau. La personne a lu quelque part que son amygdale « s’emballe », qu’elle « manque de dopamine », que son cerveau est « câblé » pour l’angoisse ou pour la dépendance affective. Ces formules peuvent soulager, parce qu’elles déplacent la faute vers un organe. Elles laissent aussi entendre que la souffrance ne dit rien de celui qui la porte.
Je suis psychanalyste, et je lis les neurosciences avec attention. Cette série d’articles confronte les grandes propositions de Freud à ce que la recherche sur le cerveau établit aujourd’hui. Certaines en sortent renforcées, d’autres doivent être nuancées ou abandonnées, et quelques-unes échappent à l’expérimentation. L’enjeu est d’organiser une mise à l’épreuve entre deux disciplines qui n’observent pas la même chose, sans chercher à prouver que « Freud avait raison ».
Ce premier article pose le cadre. Il rappelle d’où vient Freud et pourquoi il a quitté le cerveau, puis il présente ceux qui veulent aujourd’hui l’y ramener et ceux qui s’y opposent.
Un neurologue avant d’être psychanalyste
Freud a d’abord été un homme de laboratoire. À Vienne, dans l’institut de physiologie d’Ernst Brücke, il a passé plusieurs années au microscope à étudier des cellules nerveuses. En 1885-1886, il suit à Paris l’enseignement de Jean-Martin Charcot à la Salpêtrière, puis il ouvre à Vienne un cabinet de médecin des maladies nerveuses. En 1891, il publie une monographie sur les aphasies, ces troubles du langage dus à une lésion cérébrale, où il critique déjà la tendance de son époque à loger une fonction complexe en un point précis du cerveau.
En 1895, il va plus loin et rédige à l’automne un long manuscrit qu’il appelle lui-même une « psychologie pour neurologues ». Il l’envoie en octobre à son ami Wilhelm Fliess, oto-rhino-laryngologiste berlinois rencontré en 1887. Ce texte, publié seulement en 1950 et connu en français sous le titre d’Esquisse d’une psychologie scientifique, tente de décrire la vie psychique à partir de neurones et de quantités d’excitation qui circulent entre eux.
Freud y imagine entre les neurones des « barrières de contact », deux ans avant que le physiologiste Charles Sherrington ne donne à ces jonctions le nom de synapses. Il y sépare aussi les neurones qui perçoivent de ceux qui gardent une trace, une distinction entre perception et mémoire qu’il conservera toute sa vie. Dès la fin novembre 1895 pourtant, il parle de ce travail à Fliess avec scepticisme, et il ne le publiera jamais.
Pourquoi il a quitté le cerveau
Freud n’a pas renoncé au cerveau par mépris. Les instruments de son temps ne permettaient pas de vérifier ce qu’il avançait, et il avait trouvé une autre voie d’accès à la vie psychique : la parole des personnes qu’il recevait, avec leurs rêves, leurs oublis, leurs lapsus et leurs symptômes. En 1915, dans son essai sur l’inconscient, il précise que sa « topique », c’est-à-dire la manière dont il répartit les systèmes psychiques, n’a provisoirement rien à voir avec l’anatomie. Elle désigne des régions d’un appareil psychique, où qu’elles se situent dans le corps.
Freud n’a jamais cessé d’attendre quelque chose de la biologie, d’où ce « provisoirement ». En 1914, dans Pour introduire le narcissisme, il écrit que nos idées provisoires en psychologie reposeront sans doute un jour sur un substrat organique. En 1920, dans Au-delà du principe de plaisir, il ajoute que la biologie, où tout reste possible, apportera des réponses imprévisibles, qui pourraient aussi bien balayer tout l’édifice artificiel de ses hypothèses. Sur ce terrain au moins, Freud doutait de lui-même.
C’est avec ces deux passages que le neurobiologiste Eric Kandel ouvre, en 1999, son article sur l’avenir de la psychanalyse. J’en retiens la position qui guidera cette série : Freud ne doutait guère que la vie psychique ait un support biologique, et il acceptait par avance que la biologie puisse le contredire.
Le retour du cerveau
Le dialogue a repris sérieusement à la fin du XXᵉ siècle. Dans son article de 1999, publié dans l’American Journal of Psychiatry, Eric Kandel, qui recevra l’année suivante le prix Nobel pour ses travaux sur les bases moléculaires de la mémoire, regrette le déclin de la psychanalyse au cours de la seconde moitié du siècle et propose, comme une voie pour qu’elle retrouve sa vigueur intellectuelle, un rapprochement avec la biologie, en particulier avec les neurosciences cognitives.
La même année paraît la revue Neuropsychoanalysis. En 2000, Mark Solms, psychanalyste et neuropsychologue sud-africain, fonde la société internationale du même nom. Solms s’est fait connaître par ses recherches sur les mécanismes cérébraux du rêve, sur lesquelles je reviendrai dans l’article consacré au rêve. Son introduction à la neuropsychanalyse, écrite avec Oliver Turnbull, est disponible en français aux PUF sous le titre Le cerveau et le monde interne.
En langue française, l’une des tentatives les plus abouties vient de Suisse. Le psychanalyste François Ansermet et le neurobiologiste Pierre Magistretti partent d’un constat que partagent les deux disciplines : l’expérience laisse une trace. Grâce à la plasticité neuronale, cette trace s’inscrit puis se remanie au fil de la vie, jusqu’à constituer une réalité psychique inconsciente propre à chacun, ce que résume le titre de leur livre de 2004, À chacun son cerveau.
Ansermet est par ailleurs membre de l’ASREEP-NLS, une association de psychanalyse d’orientation lacanienne. Le dialogue avec les neurosciences n’est donc pas réservé à un seul courant de la psychanalyse.
Ceux qui disent non
Ce mouvement a des adversaires résolus, qui connaissent bien le sujet. En 2007, dans l’International Journal of Psychoanalysis, Rachel Blass et Zvi Carmeli publient un réquisitoire contre la neuropsychanalyse. Ils soutiennent que les connaissances sur le cerveau n’ont aucune pertinence pour la psychanalyse, qui travaille sur le sens, et que cette mode nuit au discours psychanalytique. Yovell, Solms et Fotopoulou leur répondent en 2015 que le dialogue avec les neurosciences est nécessaire à la psychanalyse sans lui suffire, et le débat se poursuit au moins jusqu’en 2016.
Du côté lacanien, l’opposition est plus nette encore. En juillet 2019, le congrès européen de psychanalyse Pipol 9, organisé à Bruxelles par l’EuroFédération de psychanalyse, avait pour titre « L’inconscient et le cerveau : rien en commun ». Son argument critiquait l’idée que le psychique serait cérébral et défendait des pratiques cliniques fondées sur l’hypothèse éthique de l’inconscient et relevant du champ de la parole et du langage. Lacan, psychiatre de formation, n’a jamais cherché l’inconscient dans le cerveau, et une grande partie de ses héritiers tient cette ligne ; en 2024 encore, le chercheur belge Jan De Vos reprochait aux tentatives de « neuropsychanalyse lacanienne » de faire de la psychanalyse une psychologie de plus.
Je prends ces objections au sérieux, parce qu’elles protègent contre un risque réel : confondre le vocabulaire du cerveau avec une explication. En 2008, Deena Skolnick Weisberg et ses collègues ont montré que des explications psychologiques, même circulaires, paraissaient plus satisfaisantes à des non-spécialistes quand on y ajoutait des informations neuroscientifiques qui n’apportaient rien. L’effet a été retrouvé par d’autres équipes, notamment en 2024, surtout chez les personnes les moins familières du domaine. Ajouter une image du cerveau, en revanche, ne renforce pas cet effet. Le prestige du préfixe « neuro » n’en reste pas moins une réalité commerciale, comme je l’ai décrit à propos du neuro-management.
Je ne partage pas pour autant la conclusion « rien en commun ». Toute pensée suppose un cerveau qui fonctionne, ce que, à ma connaissance, les défenseurs de cette formule ne contestent pas ; le nier reviendrait à croire la pensée extérieure au corps. Le reconnaître n’oblige pas à chercher dans le cerveau le sens de ce qui est pensé, et c’est précisément le partage que propose cette série. Quand la psychanalyse se tient à l’écart, le terrain reste aux slogans, et ce sont eux que les personnes apportent ensuite en séance.
Une imagerie peut montrer que l’amygdale d’une personne anxieuse réagit plus fortement à certaines images. Elle ne dit pas ce que cette personne redoute, ni ce que sa peur vient protéger dans son histoire. Les deux descriptions peuvent être vraies en même temps, parce qu’elles répondent à des questions différentes.
La règle de cette série
Pour que ce dialogue reste honnête, il faut distinguer deux sortes d’énoncés chez Freud. Les premiers portent sur des mécanismes : une grande partie de la vie psychique échappe à la conscience, un souvenir peut être remanié longtemps après coup, l’angoisse fonctionne comme un signal, nous fabriquons de bonnes raisons à des actes dont le motif nous échappe. Ces énoncés peuvent être confrontés à la recherche, et elle a beaucoup à en dire.
Les seconds portent sur le sens qu’un symptôme ou un rêve prend pour une personne donnée. Ce sens se construit dans la parole, d’une séance à l’autre.
Chaque article partira donc d’un énoncé freudien précis. Il dira ce que la recherche en fait, avec le degré de solidité des résultats, puis ce qu’elle ne peut pas voir, avant de conclure par un bref verdict. Il faudra parfois admettre que les neurosciences ne parlent pas d’une seule voix : sur l’angoisse et la conscience, par exemple, Joseph LeDoux et Mark Solms défendent des thèses opposées.
Les prochains articles aborderont, dans cet ordre :
L’inconscient existe, mais lequel ?
« Le moi n’est pas maître dans sa propre maison », à l’épreuve du laboratoire
Le rêve : gardien du sommeil ou bruit du cerveau ?
Oublier n’est pas refouler
Le souvenir se réécrit : de l’après-coup à la reconsolidation
L’angoisse, un signal
Vouloir sans aimer : la répétition
Le transfert : ce qui se passe entre deux personnes dans une pièce
Parler change-t-il le cerveau ?
Le pari de Freud : le verdict
Confirmé. La vie psychique a un support biologique, et une grande part de ce qui s’y passe échappe à la conscience. Ces deux points font aujourd’hui consensus en neurosciences ; la discussion porte désormais sur la nature de cet inconscient, qui sera l’objet du prochain article.
Nuancé. Freud pensait que les lacunes de sa description disparaîtraient sans doute le jour où l’on pourrait remplacer les termes psychologiques par des termes physiologiques ou chimiques. Rien n’indique que cette traduction complète soit en vue, et une partie des psychanalystes la tient pour impossible par principe.
Contredit. Le modèle détaillé de l’Esquisse de 1895, avec ses systèmes de neurones et ses quantités d’excitation en circulation, ne correspond pas à ce que l’on sait aujourd’hui du cerveau. Freud l’avait d’ailleurs abandonné lui-même, et seules quelques intuitions, comme les barrières de contact, ont été rejointes par la recherche.
Si vous lisez cet article avec, en tête, une explication de votre souffrance par le cerveau, elle n’est pas forcément fausse. Elle laisse de côté ce qui, dans votre histoire, donne à cette souffrance sa forme particulière.
Références
Freud S. (1891). Contribution à la conception des aphasies. PUF, 1983 pour la traduction française.
Freud S. (1895). Esquisse d’une psychologie scientifique. Publiée en 1950 ; dans La naissance de la psychanalyse, PUF, 1956.
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Freud S. (1914). Pour introduire le narcissisme.
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