Oublier n’est pas refouler
Le quatrième article de cette série rappelait que nous oublions la plupart de nos rêves au réveil, et il annonçait celui-ci. L’oubli est la règle de la mémoire : la plus grande part de ce que nous vivons s’efface sans que nous y soyons pour rien. Freud a décrit une autre forme d’oubli, active et motivée, qu’il a appelée le refoulement : certains contenus seraient tenus hors de la conscience parce qu’ils sont pénibles, et ils continueraient d’agir depuis l’endroit où on les a relégués.
Le mot est passé dans la langue courante, avec une idée qui ne vient qu’en partie de Freud : un souvenir pénible, surtout s’il est traumatique, pourrait disparaître entièrement de la mémoire et revenir des années plus tard, intact. Aux États-Unis, dans les années 1990, cette idée a opposé des thérapeutes et des chercheurs dans ce que l’on a appelé la guerre des souvenirs. Depuis 2001, la recherche dispose d’une méthode pour étudier en laboratoire l’oubli volontaire d’un souvenir, et ses résultats permettent de faire le tri.
Ce que Freud affirmait en 1915
En 1915, dans un essai intitulé « Le refoulement », Freud définit le refoulement par une opération : écarter un contenu de la conscience et l’en tenir à distance. Ce qui est écarté, précise-t-il, est la représentation qui porte une pulsion, une idée ou un souvenir par exemple ; l’affect qui l’accompagnait connaît un destin séparé. Dans les textes de cette période, l’opération se produit à l’insu de la personne, qui ne sait pas qu’elle tient quelque chose à l’écart.
Freud ajoute que le refoulement n’est jamais acquis une fois pour toutes. Le refoulé exerce une poussée continue vers la conscience, et le maintenir à distance demande une dépense de force qui ne cesse pas. Il continue d’exister dans l’inconscient, s’y organise et produit des rejetons, qui reparaissent sous une forme déguisée dans les symptômes ou les rêves, ce que Freud appelle le retour du refoulé.
Les premiers textes étaient moins tranchés. En 1893, dans la communication préliminaire qu’il signe avec Josef Breuer et qui ouvrira les Études sur l’hystérie en 1895, il est question de choses que la personne voulait oublier et qu’elle avait écartées à dessein de sa pensée consciente. La méthode de l’époque consistait à faire revenir le souvenir de l’événement pour soulager le symptôme. En 1896, Freud soutient que l’hystérie a pour origine des scènes de séduction vécues dans l’enfance et retrouvées au cours de l’analyse. L’année suivante, il écrit à son ami Wilhelm Fliess qu’il n’y croit plus, notamment parce qu’il n’existe dans l’inconscient aucun signe qui permette de reconnaître la réalité : on ne peut y distinguer la vérité d’une fiction chargée d’affect. Il renonce à faire de ces scènes la cause générale de l’hystérie, tout en admettant, dans ses textes ultérieurs, que de tels abus surviennent.
La suite de son œuvre fait une place croissante à ce qui ne revient pas sous forme de souvenir. En 1914, Freud observe que ce que la personne ne se rappelle pas, elle le répète en actes, sans savoir qu’elle répète. En 1937, dans « Constructions dans l’analyse », il admet que le souvenir refoulé, bien souvent, ne revient pas : l’analyste propose alors une construction, et la conviction qu’elle emporte peut avoir, pour la cure, le même effet qu’un souvenir retrouvé.
L’énoncé que cet article met à l’épreuve porte sur deux points. On peut écarter activement un contenu de la conscience, et ce contenu demeure, inaccessible, tout en continuant d’agir. Le laboratoire étudie depuis vingt-cinq ans une forme d’oubli actif qui permet d’interroger ces deux points. La croyance populaire y ajoute une thèse dont Freud s’était détourné dès 1897 : le souvenir traumatique enfoui, que l’analyse permettrait de retrouver tel qu’il a été vécu.
Établi : le cerveau peut freiner le retour d’un souvenir
En 2001, dans la revue Nature, Michael Anderson et Collin Green, de l’université de l’Oregon, présentent une méthode pour observer l’oubli volontaire. Des volontaires apprennent d’abord des paires de mots sans lien entre eux. On leur présente ensuite le premier mot d’une paire, avec une consigne : penser au second, ou l’empêcher d’entrer dans la conscience. Pour certaines paires, l’exercice se répète jusqu’à seize fois. On leur demande enfin de retrouver tous les mots appris.
Les mots que les volontaires se sont efforcés d’écarter sont moins bien retrouvés que ceux des paires laissées de côté pendant l’exercice, et l’oubli augmente avec le nombre de tentatives. Il résiste aux incitations à bien répondre, et il touche le souvenir lui-même, puisqu’il persiste quand on interroge les volontaires avec un autre indice que le mot de départ. L’article s’ouvre sur l’hypothèse freudienne, discutée depuis plus d’un siècle, et conclut à l’existence d’un processus d’oubli actif.
Trois ans plus tard, dans la revue Science, Anderson et ses collègues reprennent l’expérience dans un appareil d’IRM. Quand les volontaires écartent un souvenir, l’activité augmente dans le cortex préfrontal latéral, une région qui contrôle les actions et les pensées, et elle diminue dans l’hippocampe, qui joue un rôle central dans le rappel des souvenirs. L’ampleur de ces deux variations prédit celle de l’oubli. En 2012, Benjamin Levy et Anderson ont précisé que la baisse d’activité de l’hippocampe se produit surtout aux moments où le souvenir s’impose malgré l’effort, et qu’elle prédit l’oubli mesuré ensuite.
En 2021, Anderson et Justin Hulbert ont fait le point sur vingt ans de travaux. Le cortex préfrontal contrôle l’activité de l’hippocampe et d’autres régions de la mémoire, souvent en l’inhibant, et ce contrôle peut affaiblir des souvenirs précis. Les auteurs y voient une capacité ordinaire, qui permet d’ajuster la mémoire à ce que l’on cherche à faire, et ils envisagent qu’une faiblesse de ce contrôle rende plus vulnérable à certaines souffrances psychiques.
Une étude française a examiné cette capacité après un événement traumatique. Dans le cadre du programme de recherche 13-Novembre, l’équipe de Pierre Gagnepain, à Caen, a fait passer une épreuve de ce type, dans un appareil d’IRM, à 102 personnes exposées aux attentats de novembre 2015 et à 73 personnes qui ne l’avaient pas été. Les images à écarter étaient sans rapport avec les attentats. Chez les personnes exposées qui souffraient d’un trouble de stress post-traumatique, le contrôle exercé sur l’hippocampe fonctionnait mal ; il était largement préservé chez celles qui n’en souffraient pas. Pour les auteurs de cette étude, publiée dans Science en 2020, la capacité d’écarter un souvenir intrusif participe de la résilience, et c’est son dérèglement qui fait difficulté.
Débattu : un oubli voulu
Le mécanisme étudié en laboratoire diffère du refoulement décrit en 1915 sur un point essentiel : il commence par un effort conscient. Les volontaires savent ce qu’ils écartent, puisqu’on le leur a demandé, et ils s’y emploient délibérément.
Cet écart a été discuté en 2006 dans la revue Behavioral and Brain Sciences, où le psychologue Matthew Erdelyi a soutenu que Freud employait tout au long de son œuvre les termes de refoulement et de répression de façon interchangeable, et que le refoulement n’avait pas besoin, chez lui, d’être inconscient ; il s’appuyait notamment sur les souvenirs écartés à dessein dont parlent les Études sur l’hystérie. Dans le même numéro, le psychologue John Kihlstrom lui a répondu que cette équivalence appartient aux premiers textes, et qu’en 1915 Freud tient le refoulement pour inconscient.
Une méta-analyse publiée en 2021, qui rassemble vingt-cinq études, apporte un élément de plus. Les personnes que des questionnaires décrivent comme tenant habituellement à distance leurs émotions pénibles, selon ce que les chercheurs appellent un style d’adaptation répressif, oublient davantage les souvenirs qu’elles se sont efforcées d’écarter. En cas d’anxiété marquée ou de dépression, cet oubli n’apparaît pas, et les auteurs voient dans sa préservation une marque de bonne santé psychique. L’oubli actif varierait ainsi d’une personne à l’autre, selon des dispositions durables.
En 2018, une équipe française réunie autour de Raphaël Gaillard et Stanislas Dehaene a montré qu’une consigne d’oubli apprise consciemment pouvait ensuite opérer hors de la conscience : le signal qui la déclenchait, présenté trop brièvement pour être perçu, réduisait encore le rappel des mots. L’Inserm a présenté ce résultat comme proche du refoulement. L’étude repose sur deux expériences menées auprès de quelques dizaines de volontaires, avec des paires de mots, et elle ne dit rien d’un contenu tenu à distance parce qu’il entre en conflit avec le reste de la vie psychique.
Débattu : ce que devient le souvenir écarté
L’ampleur de l’oubli obtenu en laboratoire est elle-même discutée. La méta-analyse de 2021 lui trouve, chez les personnes sans trouble psychique, un effet faible à modéré, que les auteurs jugent peut-être surestimé, les études sans résultat étant moins souvent publiées. Dès 2006, une équipe de Saint-Louis, aux États-Unis, n’était pas parvenue à reproduire l’effet en trois expériences. En 2023, une réplication dont le protocole avait été enregistré à l’avance, menée en ligne auprès de 150 personnes, n’a retrouvé aucun oubli ; ses auteurs notent que le passage en ligne a pu jouer.
Pour Freud, le refoulé persiste et continue d’agir ; les travaux de laboratoire vont dans l’autre sens. En 2014, Gagnepain, Richard Henson et Anderson ont demandé à des volontaires d’écarter des images d’objets associées à des mots, puis ils ont mesuré une trace que la personne ne perçoit pas : la facilité avec laquelle on identifie l’image dégradée d’un objet déjà vu, même sans s’en souvenir. Cette facilité diminuait pour les objets écartés, de même que sa trace dans l’activité du cortex visuel. Les auteurs invitent à reconsidérer une hypothèse vieille d’un siècle, selon laquelle un souvenir exclu de la conscience resterait intact dans l’inconscient. Une revue publiée en 2017 réunit d’autres mesures indirectes qui vont dans le même sens. La même année, Gagnepain, Justin Hulbert et Anderson ont montré que, chez les volontaires qui parvenaient le mieux à écarter une image pénible, la réaction émotionnelle qu’elle suscite diminuait aussi, alors qu’elle s’accentuait chez ceux qui y parvenaient mal ; pendant cet effort, le cortex préfrontal freine en même temps l’hippocampe et l’amygdale.
Ces résultats portent pour l’essentiel sur des mots et des images, appris pour l’expérience et écartés sur consigne, le plus souvent chez des volontaires sans difficulté particulière, et l’oubli est en général mesuré au cours de la même séance. Kihlstrom faisait valoir dès 2006 que ce matériel n’a rien de traumatique, et que l’on n’y observe ni amnésie ni retour du refoulé. Ce que deviendrait un contenu chargé d’un conflit, tenu à distance à l’insu de la personne, échappe pour l’instant à ces méthodes.
Fragile : le souvenir traumatique enfoui, puis retrouvé intact
L’idée qu’un souvenir traumatique puisse disparaître entièrement de la mémoire, s’y conserver intact, puis revenir des années plus tard tel qu’il a été vécu, a beaucoup circulé à partir des années 1980, en particulier aux États-Unis. Des thérapies se sont donné pour but de faire retrouver ces souvenirs, par l’hypnose ou par des questions insistantes.
Les travaux sur la mémoire des traumatismes, que le psychologue Richard McNally, de l’université Harvard, a rassemblés en 2003, ne la soutiennent pas. Les événements traumatiques sont en général bien retenus, et souvent trop : les souvenirs qui s’imposent, à l’éveil comme dans les cauchemars, font partie du trouble de stress post-traumatique. Un souvenir peut être incomplet et se déformer avec le temps, mais McNally ne trouve pas de preuve convaincante qu’un traumatisme puisse être rayé de la mémoire, puis restitué intact.
La mémoire peut, en revanche, accueillir le souvenir d’un événement qui n’a pas eu lieu. En 1995, Elizabeth Loftus et Jacqueline Pickrell ont présenté à vingt-quatre personnes de courts récits d’épisodes de leur enfance, établis avec l’aide d’un proche ; l’un d’eux, s’être perdu dans un centre commercial, était inventé. Six personnes, soit un quart, ont fini par s’en souvenir en tout ou en partie. En 2023, une réplication menée en Irlande auprès de 123 personnes a classé 35 % des participants parmi ceux qui avaient formé un faux souvenir.
Bernice Andrews et Chris Brewin, de l’université de Londres, ont repris ces données en 2024. Aucune des personnes concernées ne rapportait un souvenir entièrement faux, et beaucoup ne se rappelaient pas s’être perdues. Environ la moitié décrivaient peut-être un épisode réel, survenu à un autre moment ou dans un autre lieu. Selon eux, implanter un faux souvenir complet est bien plus difficile qu’on ne l’a affirmé ; leur relecture a suscité des réponses critiques, et le désaccord se poursuivait en 2025. Un faux souvenir partiel reste possible dans les conditions de ces expériences, où un proche se porte garant de l’épisode et où l’on y revient d’un entretien à l’autre.
Un souvenir qui revient après des années n’est pas faux pour autant. En 2007, une équipe menée par Elke Geraerts, aux Pays-Bas, a cherché à confirmer auprès de tiers les souvenirs d’abus sexuels subis dans l’enfance que rapportaient des adultes. Les souvenirs jamais oubliés ont pu être confirmés dans 45 % des cas, et ceux qui étaient revenus spontanément, hors de toute thérapie, dans 37 % des cas. Aucun des souvenirs apparus au cours d’une thérapie n’a pu l’être.
En 2009, McNally et Geraerts ont proposé une lecture qui ne fait appel ni au refoulement ni au faux souvenir. Une partie des personnes qui retrouvent un tel souvenir n’avaient pas vécu l’abus comme un traumatisme au moment où il s’est produit. Elles n’y ont plus pensé pendant des années, puis un événement le leur a rappelé, hors de toute thérapie, et leurs souvenirs sont confirmés aussi souvent que ceux des personnes qui n’ont jamais oublié. Le souvenir avait été oublié, au sens ordinaire du mot ; rien n’indique qu’il ait été refoulé.
La querelle n’est pas close. En 2019, Henry Otgaar et plusieurs chercheurs, dont Elizabeth Loftus, ont relevé qu’environ sept psychologues cliniciens sur dix adhèrent, à des degrés divers, à l’idée du souvenir refoulé, une proportion bien plus forte que chez les chercheurs qui étudient la mémoire. Ces auteurs comptent parmi les plus critiques à l’égard de cette idée, et c’est l’écart entre la pratique et la recherche qu’ils mettent en évidence.
Ce que l’imagerie ne voit pas
L’imagerie montre un mécanisme de contrôle à l’œuvre quand on demande à quelqu’un d’écarter un souvenir. Elle ne montre pas pourquoi une personne, sans consigne, tiendrait un souvenir à distance, ni ce que ce souvenir représente pour elle. La plupart des souvenirs étudiés au laboratoire sont des mots ou des images appris pour l’expérience, parfois pénibles. Le refoulement, selon Freud, porte sur ce qui entre en conflit avec le reste de la vie psychique, et c’est ce conflit qui lui donne son motif ; aucun dispositif ne permet aujourd’hui de le reproduire dans un appareil d’IRM.
L’imagerie ne permet pas davantage de dire si un souvenir est vrai. En 2009, Daniel Bernstein et Elizabeth Loftus ont fait le point : l’activité cérébrale distingue les vrais et les faux souvenirs en moyenne, sur de nombreux essais, et aucune méthode ne permet de trancher pour un souvenir donné. En 2010, une équipe de Stanford a montré qu’un programme entraîné sur l’activité du cerveau devinait assez bien si une personne avait le sentiment de reconnaître un visage, et presque pas, à sentiment égal, si elle l’avait réellement vu. Ce que l’on lit dans le cerveau est l’expérience de se souvenir, avec la certitude qui l’accompagne, et cette certitude peut porter sur un événement qui n’a pas eu lieu.
La thèse de Freud : le verdict
Confirmé. On peut écarter activement un souvenir de la conscience, et le cerveau dispose pour cela d’un contrôle exercé par le cortex préfrontal sur l’hippocampe. L’oubli peut être un acte, comme Freud le soutenait, et cette capacité participe de la résilience après un traumatisme, selon une étude menée après les attentats de 2015.
Nuancé. Le mécanisme observé part d’un effort conscient, sur des souvenirs le plus souvent appris pour l’expérience, et l’oubli qu’il produit est modeste et discuté ; une étude de 2018 indique qu’il peut ensuite opérer hors de la conscience. Il tend à affaiblir le souvenir écarté jusque dans ses traces inconscientes, alors que le refoulé freudien persiste et revient. Aucune donnée ne dit aujourd’hui si un refoulement inconscient, porté par un conflit, suit les mêmes voies.
Contredit. L’idée qu’un souvenir traumatique puisse être entièrement effacé de la mémoire, puis restitué intact des années plus tard, ne trouve pas d’appui : les traumatismes sont en général bien retenus, et ce qui revient après un long oubli peut être exact comme remanié. Freud l’avait soutenue en 1896, avant de douter, dès l’année suivante, de la réalité des scènes que l’analyse faisait revenir ; elle a resurgi avec les thérapies de la mémoire retrouvée, dans les années 1980.
Il en découle une règle que je m’applique en séance : je ne cherche jamais à faire « retrouver » un souvenir. Je ne pose pas de questions qui l’orientent, et si je pratique l’hypnose, je ne m’en sers jamais dans ce but. Dès 1985, l’Association médicale américaine concluait que les souvenirs obtenus sous hypnose ne sont pas plus exacts que les autres et peuvent comporter des éléments inventés. Ce qui revient au cours du travail est accueilli tel qu’il vient, et c’est ce que cela signifie pour vous qui nous occupe.
Cette prudence ne met pas en doute la parole des personnes qui ont subi des violences. La plupart s’en souviennent, et un souvenir revenu de lui-même, hors de toute suggestion, mérite d’être entendu. Si des souvenirs pénibles s’imposent à vous, ou si vous avez subi des violences, vous pouvez en parler en consultation ; la page Victimes de violences leur est consacrée.
Le prochain article portera sur le souvenir qui se réécrit, de l’après-coup freudien à la reconsolidation.
Références
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