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« Le moi n’est pas maître dans sa propre maison », à l’épreuve du laboratoire

19 oct.
13 min de lecture

Dernière mise à jour : 24 oct.

Le deuxième article de cette série se terminait sur une phrase de Freud souvent citée : « le moi n’est pas maître dans sa propre maison ». Freud l’écrit en 1917, dans un court texte où il cherche à comprendre pourquoi la psychanalyse suscite tant de rejet. Après Copernic, qui a retiré à la Terre sa place au centre de l’univers, et Darwin, qui a rattaché l’homme au monde animal, la psychanalyse infligerait selon lui une troisième blessure à l’amour-propre humain.


Cette phrase contient une affirmation que l’on peut mettre en expérience : nous ne savons pas directement pourquoi nous agissons, et les raisons que nous donnons peuvent être fabriquées après coup. Depuis les années 1970, des chercheurs le vérifient en laboratoire, en produisant eux-mêmes la cause d’un choix avant de demander à la personne de l’expliquer. Ces expériences laissent de côté ce que Freud tenait pour l’essentiel, le motif qui conduit à se tromper sur soi.


Ce que Freud affirmait en 1917

Freud soutient que le moi se croit mieux informé qu’il ne l’est. Dans « Une difficulté de la psychanalyse », il décrit l’homme qui se sent souverain dans sa propre âme : sa conscience lui rendrait compte de tout ce qui s’y passe d’important, et sa volonté exécuterait ses ordres. Il compare ce moi à un monarque absolu qui se contente des rapports de ses hauts dignitaires et ne descend jamais écouter le peuple.


La psychanalyse, écrit-il, oppose deux constats à cette assurance. La vie pulsionnelle sexuelle ne se laisse jamais entièrement dompter, et les processus psychiques, inconscients en eux-mêmes, ne deviennent accessibles au moi que par « une perception incomplète et incertaine ». Ces deux constats reviennent, selon Freud, à affirmer que le moi n’est pas maître dans sa propre maison. Dans le même texte, il note que la conscience nous informe souvent des événements une fois qu’ils sont accomplis, quand il n’est plus possible d’y rien changer.


Freud tenait en partie cette conviction de l’hypnose. Au cours de l’été 1889, il a passé plusieurs semaines à Nancy auprès d’Hippolyte Bernheim, et il dira y avoir reçu ses plus fortes impressions sur la possibilité de processus psychiques puissants qui restent pourtant cachés à la conscience. En 1912, il décrit l’expérience de la suggestion post-hypnotique : sous hypnose, une personne reçoit l’ordre d’accomplir un geste à un moment fixé après son réveil. Le moment venu, elle l’accomplit sans se souvenir de l’ordre, dont l’idée a pourtant agi. Freud y voyait lui-même un fait artificiel, une production de laboratoire.


En 1908, au premier congrès de psychanalyse, réuni à Salzbourg, le neurologue gallois Ernest Jones présente une courte communication sur la rationalisation dans la vie quotidienne. Chacun de nous, écrit-il en substance, se sent tenu de pouvoir donner de lui-même, de sa conduite et de ses opinions un récit cohérent et logique. La rationalisation consiste à inventer une raison pour une attitude ou une action dont le motif n’est pas reconnu. Le terme s’est imposé en psychanalyse, puis dans la langue courante.


L’énoncé que cet article met à l’épreuve a donc deux volets. Le premier affirme que nous n’avons pas d’accès direct à ce qui nous fait agir, et que nos explications peuvent être construites après coup. Le second, que Jones précise, affirme que cette construction a souvent un motif : tenir à distance une raison qu’il serait pénible ou angoissant de reconnaître. Les expériences portent sur le premier volet ; le second leur échappe presque entièrement.


Établi : des raisons fabriquées après coup

En 1977, les psychologues américains Richard Nisbett et Timothy Wilson publient dans la Psychological Review un article dont le titre, « Telling more than we can know », résume la thèse : nous en disons plus que nous ne pouvons en savoir. Ils y rassemblent des études où des personnes modifient leur comportement sous une influence qu’elles ne mentionnent jamais, ou attribuent leurs choix à des facteurs qui n’y ont joué aucun rôle.


La plus connue se déroule dans un magasin. Les chercheurs demandent à des passants d’évaluer quatre paires de bas présentées comme différentes, en réalité identiques. La paire placée à droite est choisie près de quatre fois plus souvent que celle de gauche. Interrogés sur leur choix, les participants invoquent les qualités de l’article ; aucun ne parle de sa position, et presque tous écartent cette hypothèse quand on la leur suggère.


Nisbett et Wilson en tirent une conclusion qui a fait date. Quand nous expliquons nos actes, nous ne lisons pas en nous-mêmes les processus qui les ont produits : nous appliquons des théories plausibles sur ce qui fait agir les gens. Dans plusieurs de leurs études, les explications des participants ressemblaient d’ailleurs à celles d’observateurs extérieurs, à qui l’on avait seulement demandé de deviner.


En 2005, une équipe de l’université de Lund, en Suède, rend la démonstration plus directe. Petter Johansson, Lars Hall et leurs collègues montrent à 120 participants des paires de photographies de visages féminins et leur demandent de désigner, à chaque fois, celui qu’ils trouvent le plus séduisant. Sur certains essais, grâce à un tour emprunté aux magiciens, ils tendent ensuite à la personne la photographie qu’elle a écartée, en lui demandant d’expliquer son choix. Seules 13 % des substitutions sont repérées sur le moment, et 26 % au plus en comptant toutes les formes de détection. Le reste du temps, la personne justifie un choix qu’elle n’a pas fait. Les auteurs appellent ce phénomène la cécité au choix (choice blindness). En comparant ensuite les explications, la même équipe a trouvé très peu de différences entre celles qui portaient sur un vrai choix et celles qui portaient sur un choix substitué, données avec autant d’assurance et de précision.


L’effet a été reproduit depuis hors du laboratoire. En 2010, dans un supermarché, des clients goûtent deux confitures ou sentent deux thés et désignent leur préféré ; au second essai, le contenu des pots a été discrètement inversé. Un tiers des substitutions au plus est repéré, et la moitié au plus quand les saveurs sont aussi éloignées que la cannelle-pomme et le pamplemousse amer. En 2012, l’équipe soumet à des promeneurs un questionnaire d’opinions morales dont deux réponses s’inversent à leur insu : 69 % des participants laissent passer au moins l’une des deux inversions, et beaucoup défendent avec cohérence l’opinion contraire à celle qu’ils viennent d’exprimer.


Ces résultats rejoignent des observations plus anciennes, faites auprès de personnes dont les deux hémisphères cérébraux avaient été séparés chirurgicalement pour traiter une épilepsie que les médicaments ne pouvaient contrôler. Chez elles, une image présentée d’un seul côté du champ visuel n’atteint qu’un hémisphère, et c’est en général le gauche qui parle. Michael Gazzaniga montre à l’une de ces personnes une patte de poulet du côté de l’hémisphère gauche et un paysage enneigé du côté de l’hémisphère droit, puis lui demande de choisir, parmi des cartes, celles qui vont avec ce qu’il a vu. La main droite désigne une poule, la main gauche une pelle. Interrogée, elle répond sans hésiter que la patte va avec la poule et qu’il faut une pelle pour nettoyer le poulailler. L’hémisphère qui parle n’avait pas vu la neige : il a produit une explication à partir de ce qu’il savait.


Gazzaniga et Joseph LeDoux ont appelé « interprète » ce système de l’hémisphère gauche qui cherche en permanence à donner de nos actes une explication cohérente, même quand l’information lui manque. Gazzaniga en a fait l’un des fils de son livre Le libre arbitre et la science du cerveau, paru en français en 2013. Sur ce point, les résultats convergent : des personnes sans lésion comme des personnes opérées fabriquent, de bonne foi, des raisons plausibles pour des actes dont la cause leur échappe.


Débattu : ce que l’on peut savoir de soi

L’ignorance de soi que révèlent ces expériences n’est pas totale pour autant. En 2013, Claire Petitmengin et ses collègues ont repris en France le protocole des visages mis au point à Lund. Dans les essais ordinaires, leurs résultats ressemblent à ceux de l’équipe suédoise. Pour certains choix, elles aidaient les participants à décrire en détail la manière dont ils venaient de décider, au moyen d’une technique d’entretien appelée entretien d’explicitation. Guidés ainsi, les participants repéraient la substitution dans 80 % des cas. Elles en concluent que nous ignorons d’ordinaire nos processus de décision, mais que nous pouvons y accéder par un travail d’attention particulier. Le résultat demande à être confirmé à plus grande échelle ; il indique déjà que la qualité de l’attention portée à sa propre expérience change ce que l’on peut en dire.


La généralisation tirée des personnes au cerveau divisé fait aussi débat. Ces personnes sont très peu nombreuses, et leur situation est particulière, puisqu’elles ont été opérées pour une épilepsie sévère. Pour Gazzaniga, chacun de nous possède un interprète de ce genre ; les expériences sur la cécité au choix, menées chez des personnes sans lésion, rendent l’idée plausible sans la démontrer.


L’interprétation de ces cas reste elle-même disputée. En 2017, une équipe d’Amsterdam a étudié deux personnes dont le corps calleux, qui relie les deux hémisphères, avait été entièrement sectionné. Elles pouvaient signaler la présence et l’emplacement d’images présentées dans tout le champ visuel, de l’une ou l’autre main et même oralement. Les auteurs concluent que l’opération divise la perception sans créer deux consciences dans un même cerveau. Gazzaniga et ses collègues ont objecté qu’un hémisphère peut recevoir de l’autre des indices qui passent par le corps. En 2020, une synthèse collective concluait que les données disponibles ne permettent pas encore de trancher. Personne ne conteste l’observation de la poule et de la pelle ; la discussion porte sur ce qu’elle permet de conclure quant à l’organisation de l’esprit.


Fragile : le cerveau déciderait à notre place

Freud écrivait en 1917 que la conscience nous informe souvent après coup. En 1983, une expérience a paru aller beaucoup plus loin. Benjamin Libet et ses collègues demandent à cinq participants de fléchir le poignet quand ils le souhaitent, et de repérer sur une horloge rapide l’instant où ils en ont éprouvé l’envie. L’électroencéphalogramme enregistre une lente montée de l’activité électrique, le potentiel de préparation, qui commence en moyenne quelque 350 millisecondes avant l’envie déclarée. Libet en conclut qu’un acte volontaire spontané peut être engagé par le cerveau avant toute conscience d’une décision. Il laissait pourtant un rôle à la conscience : elle disposerait d’un court délai pour laisser le geste s’accomplir ou le bloquer.


Le résultat a ensuite été très largement lu comme la preuve que notre cerveau décide avant nous, et que le moi se borne à prendre acte. En 2012, Aaron Schurger, Jacobo Sitt et Stanislas Dehaene en proposent une autre lecture. Le potentiel de préparation pourrait résulter de fluctuations spontanées de l’activité neuronale, qui finissent par franchir un seuil ; en alignant les enregistrements sur le moment du geste puis en en faisant la moyenne, on obtient l’allure d’une montée progressive, sans qu’aucune décision ait été prise à l’avance. En 2021, Schurger et ses collègues ont dressé le bilan de ces travaux : selon eux, il faut réexaminer ce que ce signal représente et ce qu’il permet de dire du libre arbitre.


En 2019, Uri Maoz, Liad Mudrik (déjà citée dans l’article précédent) et leurs collègues ont posé une question simple : que devient ce signal quand la décision compte ? Les participants devaient choisir laquelle de deux associations recevrait un don de 1 000 dollars ; dans d’autres essais, leur choix restait sans conséquence. Le potentiel de préparation apparaît dans les choix arbitraires et il est absent des choix délibérés. Les auteurs y voient une raison de ne pas étendre aux décisions de la vie réelle les conclusions tirées de gestes sans enjeu.


C’est donc l’idée d’un moi simple spectateur de décisions prises sans lui qui se révèle fragile. Elle ne vient pas de Freud. Le moi qu’il décrit décide bel et bien, mais il ignore une part de ce qui le pousse à décider.


Confabuler n’est pas se défendre

Les neurologues appellent confabulation un récit faux produit de bonne foi, sans intention de tromper, par exemple pour combler une lacune de mémoire. Les participants des expériences de Lund confabulent en ce sens : ils ignorent que la photographie a été échangée et construisent une raison plausible à partir de ce qu’ils ont sous les yeux. Rien, dans ces protocoles, ne leur donne intérêt à méconnaître la vraie cause de leur choix. Le manque d’information suffit à expliquer ce qu’ils disent.


La rationalisation décrite par Jones est d’une autre nature. Le motif véritable existe et continue d’agir, mais il serait pénible de le reconnaître et la raison avancée sert à le tenir à distance. Ce qui la définit tient donc moins à la fabrication qu’à sa fonction, qui est de protéger la personne de ce qu’elle ne veut pas savoir d’elle-même. Elle se reconnaît aussi à ce qu’elle résiste : quand on la met en doute, une autre raison vient souvent prendre sa place.


Une ligne de recherche rapproche pourtant les deux phénomènes. La neuropsychologue Aikaterini Fotopoulou a étudié, avec Martin Conway et Mark Solms (cité dans le premier article de la série), des personnes qui confabulent à la suite d’une lésion cérébrale. Dans une étude de 2008, elles devaient retenir de courts récits, dont certains devaient être lus comme s’ils les concernaient. En les restituant, elles déformaient les épisodes défavorables qui les concernaient dans un sens plus flatteur pour elles, et seulement ceux-là. Retenons que ce biais n’était pas lié à leur humeur. Les auteurs proposent que la lésion affaiblit le contrôle de la remémoration et laisse aux motivations une place plus grande que d’habitude, comme une exagération des petites distorsions favorables à soi que chacun produit.


Ces travaux portent sur de petits groupes, et ils ne démontrent pas l’existence d’un refoulement. Ils indiquent qu’un motif peut orienter ce que l’on invente, et que ce motif tient à l’image que l’on veut garder de soi. C’est le terrain que Freud désignait en 1917, celui de l’amour-propre, qu’il rattachait au narcissisme.


Lacan a poussé plus loin la critique du moi, et je le cite avec la même prudence que dans l’article précédent. Dans « Le stade du miroir » (1949), il rattache la formation du moi à l’identification de l’enfant à une image unifiée de lui-même, reçue du dehors, à un âge où il ne coordonne pas encore ses mouvements. Il attribue pour cette raison au moi une fonction de méconnaissance. Le rapprochement avec l’interprète de Gazzaniga, qui fabrique lui aussi un récit cohérent, est tentant, et il s’arrête vite. L’interprète est une fonction cérébrale qui comble des lacunes d’information. La méconnaissance dont parle Lacan tient à la structure même du moi, et elle se repère dans la parole d’une personne, au fil de son histoire, plutôt que dans une tâche de laboratoire.


Ce que l’imagerie ne voit pas

Les résultats les plus solides de cet article ne doivent presque rien à l’imagerie. Ils reposent sur un dispositif : l’expérimentateur connaît la vraie cause du choix, puisqu’il l’a fabriquée, qu’il s’agisse de la position d’une paire de bas ou d’une photographie échangée. L’écart entre la cause et l’explication devient alors mesurable. Là où l’enregistrement cérébral intervient, avec Libet, il montre une activité qui précède le geste, et plus de quarante ans de discussion montrent combien il est difficile de dire ce qu’elle représente.


Hors du laboratoire, personne ne détient la vraie cause en réserve. Dans une vie, il n’y a pas de carte cachée dans la manche d’un expérimentateur, à laquelle on pourrait comparer la raison que l’on se donne. Le travail analytique ne procède donc pas par cette comparaison. Il s’attache à ce qui revient : une explication qu’il faut répéter trop souvent, une justification qui change chaque fois que la question se repose.


Quant au motif, aucune mesure cérébrale ne permet aujourd’hui de distinguer une raison inventée faute d’information d’une raison qui sert à tenir quelque chose à l’écart. Même dans les études de Fotopoulou, le motif se déduit du contenu des récits, de ce qu’ils embellissent, et non d’une image du cerveau.


La phrase de Freud : le verdict

  • Confirmé. Nous n’avons pas d’accès direct aux causes de nos choix, et nous leur donnons volontiers des raisons plausibles, avec assurance, y compris pour des choix que nous n’avons pas faits. Ce que Freud appelait une perception incomplète et incertaine de soi a été retrouvé dans des domaines très variés, du goût d’une confiture aux opinions morales.

  • Nuancé. Les expériences décrivent la fabrication d’une raison sans en éclairer le motif. La confabulation du laboratoire comble un manque d’information, alors que la rationalisation dont parlait Jones écarte un motif pénible, ce qu’aucun de ces protocoles ne permet d’observer. Les travaux sur la confabulation après une lésion cérébrale suggèrent, sur de petits effectifs, qu’un motif lié à l’image de soi peut orienter ce que l’on invente. L’ignorance de soi n’est pas non plus totale : dans une étude, une description guidée de ses propres choix a permis de repérer la plupart des substitutions.

  • Contredit. L’idée que le cerveau déciderait à notre place, le moi se bornant à enregistrer, reposait sur un signal dont l’interprétation est aujourd’hui contestée et que l’on ne retrouve pas dans des décisions délibérées. Elle ne vient pas de Freud.

Si une explication que vous avez donnée de l’un de vos choix vous paraît, avec le recul, moins convaincante qu’au moment où vous l’avez formulée, cela ne fait pas de vous quelqu’un de malhonnête : c’est ainsi que procède l’esprit humain. La question que l’on travaille en séance est plus étroite. Elle porte sur les raisons qui reviennent avec insistance, et sur ce qu’elles évitent de dire.


Le prochain article portera sur le rêve : gardien du sommeil ou bruit du cerveau ?


Références

  • Freud S. (1912). Quelques remarques sur le concept d’inconscient en psychanalyse.

  • Freud S. (1917). Une difficulté de la psychanalyse. Dans Essais de psychanalyse appliquée, trad. M. Bonaparte et E. Marty. Gallimard, 1933.

  • Freud S. (1925). Ma vie et la psychanalyse. Gallimard.

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